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Lot 87 - Théodore Géricault Rouen, 1791 - Paris, 1824 - Etalon arabe palomino effrayé par [...]

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Théodore Géricault Rouen, 1791 - Paris, 1824
Etalon arabe palomino effrayé par deux fauves
Huile sur toile (Toile d'origine)

Palomino Arabian Stallion frightened by two felines, oil on canvas, by Th. Géricault
49,50 x 60 cm (19,49 x 23,62 in.)
Provenance : Peut-être mentionné dans l'inventaire après-décès de l'artiste en date du 28 juin 1824, sous le n° 38 : "quatre tableaux, (...) le quatrième représentant un Cheval effrayé par un lion" ;
Collection Louis Grandchamp des Raux
Commentaire : " Géricault ressentait de l'adoration pour Gros ; il n'en parlait qu'avec enthousiasme et respect. Leurs deux talents étaient cependant dissemblables ; mais Géricault devait beaucoup aux exemples de Gros. C'est surtout dans la représentation des chevaux que Gros a été son maître. Géricault, dans ses chevaux, exprime peut-être mieux la force […]1".

Décrite ici par Eugène Delacroix, l'admiration suscitée par le baron Gros auprès du jeune Théodore Géricault engendra une réelle filiation artistique, initiant les prémices d'un courant dans lequel le peintre de 'La Liberté guidant le peuple' saura si bien s'engager à leur suite.

La filiation entre Gros et Géricault ne souffre en effet d'aucune contestation, et le jeune artiste lui vouait un culte qui selon ses premiers biographes " tenait du fanatisme2 ". Inlassablement, il copiait son aîné, premier instigateur du romantisme pictural dès la fin du XVIIIe siècle, comme en témoignent ses dessins à la plume déjà singulièrement enlevés, où chevaux et figures se croisent dans un mouvement indocile (fig. 1 'Alexandre et Bucéphale', collection Delestre, vente Artcurial 22 mars 2017, n°7). Les chevaux emplirent la carrière et les toiles de Gros, ce dernier leur réservant parfois l'exclusivité de merveilleuses esquisses, et furent une source inépuisable d'inspiration pour ses jeunes disciples. Outre cet apprentissage autodidacte procédant de l'étude des toiles du maître, le jeune Géricault se forma à la peinture et au dessin chez Carle Vernet, peintre émérite de chevaux. Ce dernier fut le premier de sa génération à véritablement émanciper le cheval dans l'art et à en faire le sujet principal de ses tableaux. Géricault apprit ainsi, entre 1808 et 1810, comment lire et comment poser sur la toile la silhouette de l'animal et reproduira ce modèle pour mieux l'exploiter, jusqu'à le sublimer.

Le tableau que nous présentons laisse paraître une influence toute particulière qui soulève les intéressantes questions liées à sa datation. En effet, il est admis chez les spécialistes de Géricault que cette représentation du cheval de profil fut couramment pratiquée par l'artiste au début de sa carrière, dans les années 1812-1815, comme en témoigne le 'Cheval effrayé par la foudre', conservé à la National Gallery de Londres (fig. 2), ou encore le 'Cheval arabe blanc-gris' conservé au musée des Beaux-Arts de Rouen (fig. 3). Dans notre tableau, Géricault reprend ses premiers canons esthétiques, en les enrichissant d'une touche encore plus libre, plus fougueuse et en évoluant dans son inspiration iconographique. En effet, notre huile date du retour d'Angleterre de l'artiste, où il séjourne entre avril 1820 et novembre 1821. Outre-Manche, il s'enthousiasme pour Constable, Turner mais surtout pour Stubbs, trois peintres qui eurent une influence toute particulière sur notre tableau. Aux deux premiers, il emprunte leur radicale liberté de touche ; chez Stubbs, il puise l'association inédite du cheval et des fauves, qu'il allait croquer au zoo de Londres. Son admiration pour ce dernier fut telle qu'il réalisa en 1821 une copie (aujourd'hui conservée au musée du Louvre) d'après la gravure de son tableau le plus fameux, Cheval attaqué par un lion, qui présente des similitudes frappantes avec notre œuvre dans son écriture et sa palette (fig. 4).

Outre la référence à Stubbs, la présence des fauves sur cette toile constitue un hommage marqué à Rubens et à sa manière, alors largement décriée par les nouveaux classiques. En effet, dès les débuts de sa carrière, Géricault copie le maître anversois. Il réalise, vers 1812, deux huiles reprenant les fauves conduisant le char de 'La rencontre du roi et de la reine à Lyon' (fig. 5), appartenant au cycle de Marie de Médicis conservé au Louvre. Dans notre tableau, le mouvement des bêtes relève sans conteste de cette influence.

Au moyen d'un habile langage allusif, Géricault manifeste dans cette œuvre le renouveau de la peinture, emportée depuis la fin du XVIIIe siècle dans un néoclassicisme impérieux dont les règles furent dictées par Jacques-Louis David. A la frontière entre deux courants, ce cheval, motif éminemment classique et prestigieux bien enraciné dans le paysage artistique français, apparaît ici effrayé par ces deux fauves rapidement suggérés dans les fonds sombres de la toile. Le contexte de réalisation de notre œuvre s'avère donc en être une clé de lecture fondamentale. Au cours de la première moitié du siècle, la querelle historique entre couleur et dessin refait inexorablement surface, du fait principalement de l'arrivée de jeunes artistes souhaitant se libérer de l'enseignement davidien. Jean-Auguste-Dominique Ingres figure alors parmi les plus grands défenseurs de la primauté du dessin sur la couleur et dénigre régulièrement Rubens : " Voyez leur Rubens, c'est le dévergondage du coloris. Sa palette est folle, son pinceau ivre3 ". A l'inverse, Géricault fut un partisan de cette nouvelle peinture qui, sans abandonner le dessin, voyait en Rubens et en sa touche vive et nerveuse les fondements d'une révolution picturale dont il s'avéra être le plus grand prophète.

C'est donc avec subtilité que notre artiste nous livre ici une véritable métaphore de l'évolution que connaît la peinture à son époque. L'émergence d'une nouvelle école symbolisée par ces deux fauves rugissants effraie un néoclassicisme figuré par un équidé palomino à l'œil alerte. Toutefois, si le romantisme géricaldien eut de nombreux disciples, il n'éclipsa jamais l'académisme issu de l'enseignement de David. D'Ingres à Bouguereau, ce mouvement, avec toutes les variations qu'il suppose, resta le fil rouge artistique du siècle ; les fauves ne dévoreront jamais cet étalon arabe.


L'authenticité de ce tableau a été reconnue par Monsieur Lorenz Eitner (email en date du 17 mai 2005), Monsieur Philippe Grunchec (courrier du 15 juillet 2016) et Monsieur Bruno Chenique (étude complète en date de 2005). Une copie de chacun de ces éléments sera remise à l'acquéreur.

1. Cahier manuscrit de Delacroix publiée par L. Véron, 'Mémoires d'un bourgeois de Paris', t. I, Paris, 1854, p. 235-236.
2. L. Batissier, " Géricault ", tiré à part de la 'Revue du dix-neuvième siècle', Rouen, [1841], p. 15.
3. F. de Lagenevais " Peintres et sculpteurs modernes. - I. - M. Ingres ", 'Revue des Deux Mondes', Période Initiale, tome 15, 1846, p. 532.

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Thème : Peintures et dessins Ajouter ce thème à mes alertes