Lot 4
4. * Nguyen Gia Tri (Vietnamese, 1908-1993)
Sonate du pays des fées
signé Ng. Tri (en bas à droite)
laque, or et coquille d'œuf sur panneau en bois
60 x 80 cm (23 5/8 x 31 1/2 in)
This work is accompanied with a certificate of authenticity issued by Nguyen Gia Tue, the artist's son, in 1999.
Provenance
Private collection, Asia, acquired directly from the artist's family in the 1990s.
Acquired from the above by the present owner in the early 2000s.
Private collection, Asia.
SONATE DU PAYS DES FÉES : UNE LAQUE ENCHANTERESSE DE NGUYEN GIA TRI - NGÔ KIM-KHÔI
Sous les doigts alchimiques de Nguyen Gia Tri, Sonate du pays des fées (60 x 80 cm), signé Ng. Tri, s'éveille comme un portail vers un monde enchanté. Cette laque incarne le génie d'un maître qui a métamorphosé la laque vietnamienne en une ode à la beauté intemporelle, un trésor à célébrer en ce centenaire de l'École des Beaux-Arts de l'Indochine (EBAI).
Un tableau vivant, une chorégraphie céleste
Un rouge profond, ardent comme une terre sacrée, enveloppe la toile, strié de bruns chauds et d'éclats dorés qui évoquent une aube mystique. Dans cet écrin, huit silhouettes féminines, gracieuses dans leurs áo dài tels des fées ou des esprits, dansent une chorégraphie silencieuse, leurs corps légers semblant flotter au-dessus d'un jardin de rêve. À gauche, une fée, les doigts posés sur un đàn tì bà, fait vibrer des cordes invisibles, comme si sa mélodie tissait l'air autour d'elle ; ses notes, bien que muettes, semblent résonner dans l'éther, caressant les contours d'un monde invisible. Une autre, assise à ses côtés, les cheveux cascadant comme une rivière d'encre, contemple une compagne agenouillée, dont la posture évoque une offrande à la nature – un geste humble, presque sacré, comme si elle déposait un vœu aux pieds d'une divinité forestière. À droite, trois figures s'élancent telles les Trois Grâces, emportées dans un mouvement fluide ; leurs bras entrelacés évoquent le souffle du vent caressant les branches nues, leurs áo dài flottant comme des voiles de brume. Ces branches, esquissées avec une délicatesse arachnéenne et rehaussées d'or, jaillissent du fond comme des éclairs dans un ciel abstrait, ajoutant une tension poétique à la scène. En bas, deux fées reposent, leurs corps allongés épousant la courbe d'un sol imaginaire ; l'une, étendue sur le flanc, semble rêver, tandis que l'autre, à moitié redressée, fixe un horizon lointain, ses yeux perdus dans une contemplation infinie. Des feuillages dorés, éparpillés comme des étoiles tombées, ponctuent l'espace d'une lumière éthérée, comme si ce jardin était un fragment d'univers arraché aux cieux.
« Tu vins comme un nuage, au détour d'un soupir, / Sans raison, sans saison, juste un souffle à saisir. / Le vent des monts passait, caressant ton regard, / Et dans l'air, ton parfum glissait, subtil et rare... » (Đinh Hùng)
Chaque figure, incrustée de coquilles d'œuf blanches, révèle une texture craquelée, semblable à une mosaïque de porcelaine brisée. Les áo dài, finement dessinés, capturent la grâce intemporelle des femmes vietnamiennes, leurs plis délicats semblant onduler sous une brise invisible. Ce contraste entre la fragilité des silhouettes et la richesse du fond rouge et or crée une illusion de vie : ces fées, à la fois présentes et évanescentes, semblent prêtes à s'évanouir dans l'éther, ne laissant derrière elles qu'un souffle de magie. Le rouge, vibrant comme un cœur battant, ancre l'œuvre dans une chaleur terrestre - une terre vietnamienne gorgée de mémoire -, tandis que l'or, appliqué en touches subtiles, évoque une lumière divine, comme si ce jardin existait à la lisière du réel et de l'imaginaire. Chaque détail – une mèche de cheveux flottante, un geste suspendu, une feuille d'or scintillant sous un rai de lumière – invite à plonger dans cet univers, à se perdre dans ses méandres oniriques, où le temps s'efface pour laisser place à une rêverie infinie.
Un hymne à la beauté, un symbole de l'éphémère
Sonate du pays des fées est plus qu'une laque ; c'est une célébration de la féminité et de l'éphémère, des thèmes chers à Nguyen Gia Tri. Ces fées, graciles et insaisissables dans leurs áo dài, incarnent la beauté fragile de la nature et de l'esprit vietnamien, un peuple dont la résilience s'exprime dans la douceur. Leur danse, leur musique, leur repos, tout évoque une harmonie cosmique, un instant capturé où le monde des mortels et celui des esprits se rencontrent. L'environnement féerique, avec ses branches nues et ses feuillages dorés, suggère un automne éternel, où la beauté naît de la mélancolie – un automne où les feuilles d'or, figées dans la laque, ne tomberont jamais. Nguyen Gia Tri, à travers cette œuvre, nous murmure une vérité ancienne : même dans l'éphémère, il y a une éternité à contempler, une éternité où la grâce des femmes vietnamiennes, drapées dans leurs áo dài, devient un chant universel.
« Épaule contre épaule, un toit de vers s'invite, / La lune en confidence, et la brise en visite. / Le bonheur, au lointain, esquisse un doux éclat, / Un sourire discret que le soir refléta... » (Đinh Hùng)
L'art de la laque : une alchimie patiente
Nguyen Gia Tri (1908-1993), formé à l'EBAI, a révolutionné la laque traditionnelle en la faisant passer d'un artisanat décoratif à un médium d'expression pure. Dans Sonate du pays des fées, il superpose des couches de résine naturelle, chacune polie avec une patience monastique, jusqu'à obtenir une profondeur hypnotique où les couleurs semblent danser. Le processus est un rituel : la résine, extraite de l'arbre à laque, est appliquée en fines couches, séchée, puis polie à la main avec des pierres ou du charbon pour révéler une brillance miroitante. L'or, appliqué en éclats délicats, agit comme un miroir de lumière, capturant des reflets qui donnent vie à la scène – un éclat qui semble pulser, comme si l'œuvre respirait. Les coquilles d'œuf, incrustées avec une précision d'orfèvre, créent une texture tactile : chaque craquelure est une trace du temps, chaque fragment un écho de la fragilité humaine, comme si Nguyen Gia Tri avait voulu capturer l'âme des fées dans une matière aussi délicate qu'elles. Cette technique, héritée des artisans vietnamiens mais sublimée par Nguyen Gia Tri, demande des semaines, voire des mois, pour atteindre une telle perfection – une perfection où la surface de la laque devient un miroir de l'âme, reflétant à la fois la lumière et l'histoire. Chaque couche de laque, chaque éclat d'or, chaque morceau de coquille raconte une histoire – celle d'un artiste qui a su transformer la matière en poésie.
En ce centenaire de l'EBAI, Sonate du pays des fées mérite d'être célébré – par une animation, une exposition, ou une expérience immersive qui permette au public de voyager dans son univers féerique, afin qu'il continue d'illuminer les générations futures.
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