Lot 8
8. 8AR Vu Cao Dam (French-Vietnamese, 1908-2000)
Nude
1941
signée et datée Vu Cao Dam 1941 et en chinois (en haut à droite)
encre et couleur sur soie
60 x 46 cm (23 5/8 x 18 1/8 in)
Provenance
Private collection, France.
The work has been authenticated by Yannick Vu-Jakober, daughter of Vu Cao Dam. According to her, the frame may have been made by the artist.
LE SILENCE DU CORPS - NGÔ KIM-KHÔI
Posé dans la pénombre sourde d'un rêve, le corps féminin peint par Vu Cao Dam en 1941 semble se lover hors du temps, entre évanescence et matière. Sur une soie fine, délicatement imprégnée d'encre et de couleurs poudrées, le peintre vietnamien compose un hymne au silence du nu - un chant muet mais vibrant, nourri à la fois par la tradition extrême-orientale et par la modernité française que l'artiste côtoyait alors depuis près d'une décennie à Paris.
Le modèle, assis, bras replié sur le front dans un geste de pudeur abandonnée, paraît endormi dans sa propre chair. Le visage effleuré, presque estompé, semble se fondre avec la chevelure sombre, elle-même perdue dans un camaïeu de bleus et de noirs profonds. Le corps, quant à lui, se détache avec une douceur presque irréelle, sculpté par des rehauts de jaune pâle, des ocres laiteux, et quelques ombres cendrées.
Comme le dit un ancien proverbe vietnamien : « Le silence est la parole de l'âme».
Et ici, c'est bien l'âme du modèle, et peut-être aussi celle du peintre, que l'on croit deviner sous les transparences de la soie. Le sein gauche, marqué d'un rouge discret et contenu dans une ligne calligraphique souple, attire le regard comme un point de respiration dans cette composition suspendue.
La soie, support vivant et mouvant, absorbe l'encre avec une capillarité tremblante. Ce choix technique n'est pas anodin : il rappelle l'art du lavis asiatique, mais dans une déclinaison occidentalisée. L'encre s'y répand comme une pensée diffuse, imprégnant le tissu sans l'agresser. Les touches de couleur, posées avec une liberté quasi musicale, forment un écrin vibrant autour du corps, à la fois écrasé de silence et chargé d'intimité.
Un vers ancien du poète Hồ Xuân Hương, libre et sensuel, pourrait murmurer en écho à ce tableau : « Mon corps est à la fois blanc et rond, / ballotté par les hauts et les bas du destin».
Là réside la grâce du modèle de Vu Cao Dam : dans cette oscillation entre présence charnelle et effacement poétique. On ne sait si l'on assiste à l'éveil ou à la disparition du sujet — tant le fond absorbe, caresse, parfois efface.
Vu Cao Dam signe ici une œuvre où se marient le raffinement extrême du trait oriental et la sensualité intériorisée des nus modernes. Le cadre, que l'on suppose façonné de ses mains selon le témoignage de sa fille Yannick Vu-Jakober, achève de conférer à l'œuvre cette unité précieuse d'objet total, pensé dans ses moindres replis.
Ce Nude n'est pas seulement l'image d'un corps : c'est une chambre d'écho pour une sensibilité à fleur de peau, un lieu de repli où la figure humaine devient territoire de peinture. Et si l'on y prête l'oreille, on croirait entendre, en sourdine, le souffle ancien des soies limpides et celui, plus intime, d'un pinceau qui effleure le silence.
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