Lot 86
ARMOIRE TABERNACLE
Bois de chêne
H. : 125 cm - larg. : 95 cm - P. : 62 cm
Allemagne, Alsace ou Flandre
Premier quart du XVIème siècle
Etat : Exceptionnel, légères restaurations et traces du positionnement d'une croix de Saint Jean et de la Vierge sur
le couronnement
Meuble de grande qualité, en exceptionnel état de conservation, cette petite armoire sans pieds présente une structure d'édifice.
Elle s'élève sur un soubassement qui inclut un tiroir.
Le corps principal s'ouvre à deux vantaux, cantonnés de pilastres et de fines colonnettes soutenant une corniche soulignée de denticules.
Sur l'entablement à fonction d'abattant court une frise. Pilastres et termes l'encadrent, supportant la large corniche sommitale.
La division ternaire en registres se répète sur les parois latérales.
D'Italie viennent les références architecturales et les motifs décoratifs : coquilles et angelots, candélabres, rinceaux de feuillage symétriques, images circulaires des médaillons qui rompent avec l'univers médiéval.
Les visages traités de face sont très ressortis.
Sur les côtés, les profils en faible relief rappellent les médailles.
L'usage des médaillons sur les meubles sera fréquent en Allemagne, où perdurent les masques feuillagés, les enroulements antropomorphes et les pentures métalliques visibles en façade, hérités du Moyen Age.
De même que la polychromie dont subsistent quelques traces.
Elle s rappellent l'importance que cette époque accorda à la couleur.
Sur trois côtés, les médaillons occupent le centre de la frise et du soubassement, selon une disposition précise qui exalte la Foi catholique.
En façade, s'opposent deux “portraits emblématiques” non réalistes, avec, en position haute, la figure couronnée d'un empereur chrétien, Frédéric Barberousse, organisateur de la IIIème croisade, qui combattit les armées musulmanes de Saladin.
La figure du sultan, coiffée du turban d'origine orientale, se retire au bas du meuble.
Sur l'un des côtés, en quasi ronde bosse, Moïse est reconnaissable aux “cornes” et à la barbe bifide.
Sur l'autre, un chevalier porte un casque sur lequel brille le croissant : ce n'est pas une expression de l'Islam, mais un symbole d'honneur et de renommée pour les nobles croisés qui luttent contre les Infidèles.
Deux médaillons présentent la rare particularité de regrouper deux profils légèrement décalés, homme/femme : couple de donateurs aux vertus chrétiennes, présent à la base du meuble, par humilité et discrétion
Le XVIème siècle a affectionné les images polysémiques : l'allusion aux croisades s'ancre dans les bouleversements religieux de l'époque. Faut - il y lire la nécessité de la Reconquête catholique en Allemagne face à la nouvelle doctrine protestante professée par Luther
Les panneaux s'ornent d'arcatures.
Leur fronton, curviligne ou triangulaire, enserre un motif de coquille en guise de tympan.
S'y abritent des personnages en fort relief, aux amples vêtements qui tombent en lourds plis cassés, aux beaux visages empreints d'intériorité.
Deux sont nommés sur le socle qui les porte, leurs attributs les identifient, leur association fait sens.
Sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin converti au christianisme, revêt les insignes impériaux, diadème et manteau.
Elle montre la Vraie Croix, sur laquelle fut crucifié le Christ, identifiée par l'inscription “jésus de Nazareth Roi des Juifs” (INRI) selon la version rapportée par saint Ambroise et saint Jean Chrysostome.
C'est au cours d'un pèlerinage en Palestine qu'elle entreprit cette recherche, aidée par Judas Cyriaque (cf.
La Légende dorée, Jacques de Voragine,). Représenté sur le panneau latéral situé à sa droite, il porte les trois clous qui symbolisent la Passion.
Il les trouva, “brillants comme de l'or”, dans la terre du Golgotha et les transmit à Hélène. Baptisé, il devint évêque de Jérusalem.
Il est revêtu de l'habit et de la mitre de l'évêque et porte l'ancienne crosse en forme de tau.
Les deux images fonctionnent en couple sur le thème de la Vraie Croix.
Tournée vers sainte Hélène, sur le vantail voisin, sainte Odile en robe d'abbesse bénédictine, tient d'une main la crosse insigne de son pouvoir et de l'autre le livre ouvert de la règle bénédictine.
Née aveugle, ses yeux s'ouvrent à la lumière lors de son baptême.
Souvent représentés sur la couverture du livre, ils ne sont pas sculptés dans l'image.
Mais des traces de polychromie sur l'armoire laissent supposer que certains ajouts figuraient sous forme peinte.
A sa gauche, sur le panneau latéral, saint Augustin, Docteur et Père de l'Eglise, présenté debout en évêque, expose son cœur embrasé de l'amour de Dieu et de son Prochain.
Le plus grand théologien de l'Eglise catholique est l'auteur d'une règle dont se réclament plusieurs ordres monastiques, certains considérant Odile comme leur patronne.
C'est le cas de l'Ordre des chanoines réguliers de la Sainte-Croix, fondé au retour de la IIIème croisade par Théodore de Celles dans la principauté de Liège, vassale du Saint Empire romain germanique.
Il s'étend rapidement sur le territoire actuel de la Belgique, des Pays-Bas et du sud-ouest de l'Allemagne, plus modestement en France et en Angleterre.
Dans l'inventaire du prieuré de Sainte-Croix de Buzençais, établi au XVIIIème siècle, figure la description du retable du maître autel : “Deux tableaux en bois représentent l'un sainte Hélène, l'autre sainte Odile… Au-dessus, couronnant le retable, trois figures représentent le visage de la Vierge, et, de part et d'autre, celui de saint Augustin et celui de saint Quiriace”.
Ainsi, ces quatre saints étaient l'objet d'une dévotion particulière de la part des Croisiers, qui les reconnaissent comme protecteurs et saints patrons.
Il est donc parfaitement vraisemblable que ce meuble provienne d'un monastère allemand de chanoines de la Sainte-Croix, actif et renommé au début du XVIème siècle.
On peut également, sur ces terres germaniques, accorder une attention particulière aux abbayes aujourd'hui détruites du mont sainte Odile.
L' Alsace est terre d'Empire. Odile fut la première abbesse de Hohenbourg. Niedermunster, lieu de pèlerinage à la Vraie Croix située au pied du mont, devint abbaye fille de Hohenbourg.
Restaurées par Frédéric Barberousse, elles furent dirigées par Relinde de Landsberg, qui rétablit la discipline en imposant la règle de saint Augustin, puis par Herrade qui les conduisit au sommet de leur gloire et fonda un prieuré pour hommes pris en charge par les chanoines de saint Augustin.
Plusieurs évènements tragiques, incendies et pillages, marquèrent leur histoire aux XVème et XVIème siècles, avec des périodes de restauration.
Cette armoire du début du XVIème siècle, en très bel état de conservation, aurait-elle échappée aux destructions après une courte période d'utilisation
Mobilier religieux incontestablement.
A vocation spécifique Si l'on consulte à nouveau l'inventaire de Sainte Croix de Buzençais, le meuble de dimension équivalente (165 x 150) est un tabernacle. Placé au- dessus de l'autel pour accueillir le Saint Ciboire, il ferme à clé et repose sur un socle de trois gradins dorés.
Le tabernacle originel est la tente qui abritait l'Arche d'Alliance contenant les Tables de la Loi reçues par Moïse sur le mont Sinaï.
La présence du Prophète sur cette petite armoire plaide en ce sens.
Meuble aux sculptures d'exception, riche d'histoire et encore mystérieux, serait-il le tabernacle d'un sanctuaire haut lieu de la Foi
Crédits photos : Contacter la maison de vente
Mobilier classique
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