Lot 122
BUREAU PLAT de forme galbée en placage de bois de rose, amarante.
Il ouvre à trois tiroirs en ceinture et repose sur des pieds cambrés.
Il présente une riche décoration de 24 plaques en porcelaine de Sèvres en ceinture à fond vert et doré orné de fleurs polychromes, certaines marquées de la lettre K pour 1763. Riche décoration de bronze ciselé et doré tels que : chutes feuillagées, sabots, moulures.
Estampillé Joseph.
Époque Louis XV
(Fentes, quelques accidents de placage)
76,5 x 114,5 x 58,5 cm
Provenance :
Vraisemblablement livré par Poirier au Comte de Cobenzl
Collection du Baron Henri de Rothschild, vente Paris Palais Galliera 9-10 juin 1976, lettre A.
Joseph Baumhauer dit Joseph, ébéniste d'origine allemande, se marie à Paris en 1745. Il travaille dans un premier temps comme ouvrier libre chez son compatriote François Reizell avant de recevoir vers 1749 son brevet de “marchand ébéniste privilégié du roi suivant la cour et conseil de Sa Majesté”. Cette charge lui permet d'encadrer son estampille de deux fleurs de lys. Il ouvre alors son propre atelier “à la Boulle d'or” rue du Faubourg Saint-Antoine. Sa production restreinte se compose de meubles luxueux caractérisés par des formes sobres et une grande richesse du décor. Il orne ses meubles de marqueterie de métal, pierres dures, bronzes finement ciselés, panneaux de laque et plaques en porcelaine de Sèvres. Il compte parmi sa clientèle : La duchesse de Mazarin, Le comte de Cobenzl, le marquis de Brunoy, le duc d'Aumont et le marquis de Marigny. Joseph forme son fils Gaspard-Joseph qui lui succède à sa mort en 1772 et conserve la même estampille (1).
PLAQUES DÉTACHÉES :
Face :
1- lettre-date K pour 1763, 8 à l'encre et marque du peintre Charles-Louis MEREAUD le jeune (peintre de fleurs et frises, actif de 1756 à 1780)
3- 21 au crayon et 6 à l'encre
4- 5 au crayon et 3 à l'encre
5- lettre-date K et une croix, marque du peintre Jacques-François MICAUD père (peintre de fleurs et frises, actif de 1757 à 1810)
6- lettre-date K et 8 au crayon. Émaillée au revers. Insculpté XII.
Côté droit :
9- lettre-date K et 24 au crayon. Marque du peintre Charles-Louis MEREAUD le jeune (peintre de fleurs et frises, actif de 1756 à 1780)
10- 23 au crayon
11- lettre-date K et 22, un peu sec. Marque du peintre Guillaume NOEL (peintre de fleurs et frises, actif de 1755 à 1807)
12- 21 à l'encre, étiquette “RH…” et 4 au crayon.
Dos :
14- lettre-date K et 9.6. Marque du peintre Charles-Louis MEREAUD le jeune (peintre de fleurs et frises, actif de 1756 à 1780)
16- lettre-date K, 17 et une croix. Marque du peintre Jacques-François MICAUD père (peintre de fleurs et frises, actif de 1757 à 1810)
17- 15 à l'encre et 10 au crayon. La peinture de fleurs est inhabituelle et de médiocre qualité, mais certainement authentique car la porcelaine, l'émail, le fond vert et la dorure sont authentiques et en tous points semblables à ceux des autres plaques du bureau.
20- lettre-date K et 19 à l'encre. Marque du peintre Charles-Louis MEREAUD le jeune (peintre de fleurs et frises, actif de 1756 à 1780)
Côté gauche :
21- 12 à l'encre et L.M gravé.
24- 9 à l'encre
PLAQUES COLLÉES :
Face :
2- Attribuée au peintre Charles-Louis MEREAUD le jeune (peintre de fleurs et frises, actif de 1756 à 1780). Petites usures à la dorure.
7-
8- Quelques usures.
Dos :
13-
15- Attribuée au peintre Charles-Louis MEREAUD le jeune (peintre de fleurs et frises, actif de 1756 à 1780)
18- Attribuée au peintre Charles-Louis MEREAUD le jeune (peintre de fleurs et frises, actif de 1756 à 1780), plaque cassée et restaurée, apparemment sans manque notable.
20-
Côté gauche :
22- Attribuée au peintre Charles-Louis MEREAUD le jeune (peintre de fleurs et frises, actif de 1756 à 1780)
23- Attribuée au peintre Charles-Louis MEREAUD le jeune (peintre de fleurs et frises, actif de 1756 à 1780)
Nous remercions Messieurs Bernard Dragesco et Didier Cramoisan pour leur aide dans la description des plaques en porcelaine tendre de Sèvres.
Simon-Philippe Poirier (1720-1785), fils du marchand- mercier Simon Poirier, épouse en 1742 Marguerite-Madeleine Heceguerre : fille, elle aussi d'un marchand-mercier et de Madeleine Hébert nièce du célèbre marchand-mercier. La même année il devient lui-même marchand-mercier “par suffisance” (2), c'est-à-dire sans remplir les conditions d'usage ni payer la charge. Il vit et établit son magasin “La Couronne d'or” rue Saint-Honoré. D'après son contrat de mariage, Poirier s'engage à partager ses frais et ses bénéfices avec sa femme et ses beaux-parents ; on ignore combien de temps dure cet arrangement. L'entreprise connaît un très grand succès, Poirier fait travailler les meilleurs ébénistes de son époque : Lacroix, Bernard II Vanrisenburgh, Joseph, Martin Carlin et emploie également des dessinateurs pour fournir des modèles de meubles. La spécialité de “La Couronne d'or” est de proposer des objets en porcelaine de Sèvres, puis des meubles ornés de plaques en porcelaine de Sèvres. A partir de 1758, Poirier achète des services entiers, plaques et sujets en grande quantité à la Manufacture Royale de Sèvres où il bénéficie d'une réduction de près de 10 % (3). Ses dépenses progressent de 2175 livres en 1758, à 2193 livres en 1759 puis brusquement à 39678 livres en 1760 (4), correspondant probablement à une commande pour Madame de Pompadour. Il semble avoir l'exclusivité pour l'achat des plaques puisque aucun autre marchand ou ébéniste n'est recensé dans les registres de la Manufacture jusque dans les années 1770. Le premier meuble orné de plaques livré par Poirier est une commode pour le prince de Condé en 1760.
C'est Poirier qui a été très vraisemblablement déterminant dans le choix d'orner un meuble de plaques de porcelaine. En effet, à Paris dans les années 1760-70 seul un marchand-mercier, “marchands de tout faiseurs de rien”, peut réunir un ébéniste et un bronzier autour de techniques si différentes. Francis J. Watson a émis l'hypothèse que ce sont les meubles hollandais garnis d'émaux de Canton qui donnèrent aux marchands-merciers parisiens l'idée de monter des plaques de Sèvres sur des meubles français. (5)
La création de ce modèle de bureau se situe vers les années 1760-65. Il est à rapprocher de trois autres exemplaires identiques. L'un, provenant du baron Edmond de Rothschild, conservé à Waddesdon Manor (6) et orné de plaques en porcelaine de Sèvres portant la lettre-date H pour 1760 ; un deuxième se trouve à Boughton House (7) acheté par le 5e duc de Buccleuch au marchand Edward Holmes Baldock en 1830.
Le troisième bureau conservé au Musée de Philadelphie provenait des collections du Viscount Clifden (8). Un quatrième bureau de taille similaire et possédant une garniture de bronze identique présente sur la ceinture une marqueterie peut-être postérieure à un décor de porcelaine aujourd'hui disparu. (9).
Poirier, par la conception et la réalisation de ce meuble, démontre son important rôle dans la formation du goût et des modes de son époque. Il réalise également des exemplaires similaires en remplaçant des plaques de Sèvres par des panneaux en laque du Japon, comme sur l'exemplaire provenant de la collection Grog Carven conservé au Musée du Louvre (10). Il est un des premiers à adopter le style néo-classique en livrant à Lord Coventry en 1768 une “commode à la grec” et des candélabres “à l'antique”. Il compte parmi sa prestigieuse clientèle : Madame du Barry, les ducs de Parme, d'Orléans et Choiseul, le maréchal de Soubise, le Roi Louis XVI et la Reine Marie-Antoinette, les comtes de Provence et d'Artois, la duchesse de Mazarin, ainsi que Horace Walpole en Angleterre. En 1772, Poirier s'associe avec son cousin par alliance Dominique Daguerre avant de lui céder l'entreprise cinq ans plus tard. Il meurt dans sa maison de Fontenay-aux-roses en 1785. Son inventaire après décès atteste de la grande prospérité de son activité et mentionne entre autres : un service de Sèvres, des tapisseries de Beauvais, des bronzes, des vases montés, un millier de livres,…
Le comte de Cobenzl
Après une enfance passée à Laybach (ville située dans l'actuelle Slovénie) Johann-Carl-Philippe, comte de Cobenzl et du Saint Empire (1712-1770), consacre sa vie au service de l'Impératrice Marie-Thérèse. Grand diplomate, homme de confiance de la souveraine, surnommé “le Colbert de la Belgique”, il est chargé de représenter Vienne dans les Pays-Bas autrichiens. Nommé ministre plénipotentiaire, installé le 15 septembre 1753 à Bruxelles dans l'hôtel de Mérode, il seconde d'une main ferme et éclairée le Prince Charles de Lorraine et de Bar, gouverneur des Pays-Bas autrichiens.
Homme brillant, parlant quatre langues, d'un abord facile, profondément cultivé et fondateur de l'Académie des Sciences de Bruxelles, il a à cœur de collectionner toiles de maîtres, dessins, porcelaines et meubles, ces derniers étant souvent importés de France. A Paris, il est client du bijoutier Jean-Denis Lempereur, de Gilles Bazin, de la veuve Lair marchande fayancière et surtout après le décès de Lazare Duvaux, il devient le client de Simon Philippe Poirier à qui il achète deux meubles en porcelaine de Sèvres.
A sa mort en 1770, sa veuve Marie Thérèse Palfy ainsi que ses héritiers doivent faire face à une situation difficile, qui les obligent à se séparer de la quasi-totalité des collections.
Le premier meuble de Joseph acquis par le Comte est un meuble à écrire debout livré par le marchand Lazare Duvaux le 9 août 1758 (11) qui a fait partie de l'ancienne collection d'Hubert de Givenchy (12).
Sous le no 52 de la vente de 1770 figure : “une table à écrire ou secrétaire de bois de rose tout incrusté de porcelaine de Sèvres, garni de bronze surdoré au feu et couvert de velours vert.”
Cette table est mentionnée dans l'inventaire après décès, dans le grand cabinet : “une table à écrire sur pied de biche incrustée de porcelaine de Sèvres, garnie en cuivre doré et couvercle de velours vert.” (13)
C'est Jean-Dominique Augarde qui fort judicieusement a rapproché ses deux descriptions du bureau que nous présentons. En effet dans une lettre du marchand Poirier au Ministre daté du 8 août 1762, Poirier précise : “j'espère que Monseigneur sera content d'une pendule d'un goût antique quoique nouvelle que j'ay vendue pour son Excellence et quelle voudra bien se souvenir de moy lasquelle pourra avoir besoin de quelques meubles agréables, soit bronzes, porcelaines, lacques et belles Ebénisteries.” Il est très vraisemblable que l'acquisition de ce bureau est réalisée après cette date, soit vers les années 1763-1765.
(1) L'œuvre de Joseph Baumhauer bénéficie de l'étude scientifique réalisée par Jean-Dominique Augarde in “Joseph Baumhauer, ébéniste privilégié du roi” l'Estampille juin 1987 p. 15 à 38. Nous remercions l'auteur pour les précisions qu'il a apporté à sa publication.
(2) “The James A. De Rothschild collection at Waddesdon Manor. Furniture, clocks and gilt bronzes II” par G. De Bellaigue. Ed. Office du Livre 1974, p. 862.
(3) “Merchants and luxury markets. The marchands-merciers of eighteenth-century Paris” par Carolyn Sargentson, V&A museum edition, 1996, fig. 11, p.34.
(4) “Simon-Philippe Poirier, fournisseur de Madame du Barry” par G. Wildenstein, Gazette des Beaux-Arts 1962 vol. II p. 366.
(5) “Les marchands-merciers et le goût français au XVIIIe siècle” par Francis J. Watson, in l'œil, septembre 1967 p. 12 à 21.
(6) “The James A. de Rothschild Collection at Waddesdon Manor. Vol. I, clocks and gilt bronzes” par G. de Bellaigue, Office du Livre 1974 no 89 p. 428-433.
(7) “The Boughton House. The english Versailles” Edité par Tessa Murdoch. Faber&faber, Christie's, p. 223, ill. no 75.
(8) Vente Christie's Londres le 5 mai 1893 no 156
(9) Collection Lehmean, Metropolitan Museum of Art (MM68 801)
(10) “Le mobilier du Musée du Louvre”, tome I, par D. Alcouffe,
A. Dion-Tenenbaum, A. Lefébure 1993 no 59 p. 189
(11) Cf D. Augarde opus cité p. 40
(12) Collection Hubert de Givenchy vente Monaco le 4 décembre 1993 no 84
(13) Inventaire après décès du 17 février 1770 cité par J.D.Augarde
cf supra note (1)
800 000 / 1 000 000 €
Crédits photos : Contacter la maison de vente
Mobilier classique
À propos de la vente13/12/2005
Catalogue
Mobilier, Objet d'Art, Céramique, Orfèvrerie, Tapis : Collection Jean Rossignol
75008 Paris - France
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