Lot 6
CHRIST EN MAJESTE ENTOURE DES EVANGELISTES
Allemagne, 1180-1220
Matériau
Ivoire
H. 13,1 cm, L. 13, 2 cm
Provenance
Ancienne collection Chalandon
Nous remercions Monsieur Richard CAMBER, ancien Conservateur des Antiquités tardives et de l'Art Médiéval au British Museum, pour l'aide apportée à la rédaction de cette notice.
Analyse au carbone 14 en date du 17 février 2003 qui date l'ivoire du XIe siècle
Ce rarissime ivoire de forme quadrilobée présente au centre le Christ, assis sur un coussin, les pieds reposant sur une mandorle polylobée. Il est en position de bénédiction, le coude replié sur le devant du buste, trois doigts levés, à la manière du Christ Pantocrator byzantin. Il tient dans sa main droite le Livre. Il est vêtu d'un long manteau noué par une large ceinture tombant en de nombreux plis serrés ou « mouillés ». Il est encadré par les symboles des Quatre Evangélistes, finement sculptés, tenant chacun un phylactère. Au dessus, on retrouve l'aigle de Saint Jean aux ailes déployées, la tête tournée vers le haut. A droite, le taureau de Saint Luc adopte une position similaire, la tête regardant vers le ciel. Sous les pieds du Christ, l'artiste sculpta le lion de Saint Marc. A sa gauche, l'ange représenté symbolise Saint Mathieu.
Notre ivoire est apparu sur le marché au mois de décembre 1987 lors de la vente de la Comtesse de Béhague organisée par Sotheby's à Monaco sous le numéro 170. Il a été décrit comme « in German late 12th century style », ce qui indique clairement qu'il avait alors été considéré comme une œuvre du XIXe siècle.
Les caractéristiques physiques de l'ivoire attirent également l'attention sur les éléments qui permettent la critique d'une attribution de cet objet au XIXe siècle. De plus, plusieurs traits stylistiques de notre pièce sont typiques de l'art allemand entre 1180 et 1220. L'ensemble de ces observations renforce les résultats de l'analyse au carbone 14 effectuée sur l'ivoire. Les résultats ont révélé une probabilité de 95% pour que la défense dans laquelle fut sculptée cette œuvre date du Xe ou XIe siècle.
L'examen du dos de l'ivoire montre qu'il a été coupé de manière verticale par rapport au sens de la défense et très proche du centre de celle-ci. Ce n'est qu'aux extrémités des lobes que l'on peut voir la dentine. Il est pourtant très significatif que le sculpteur ait choisi un angle de quarante cinq degrés par rapport à la dentine moins malléable pour tailler, non pas simplement les reliefs de la face frontale, mais aussi lors d'une initiative préliminaire au dos de l'ivoire. Cette dernière montre également une esquisse d'un Christ en majesté mais dans une mandorle elliptique. Quelque soit l'explication de l'échec de la première initiative, le fait que la technique ait été la même, c'est-à-dire taillée en biais par rapport à la dentine, prouve que le sculpteur était la même personne. Même s'il était très expérimenté du point de vue de la technique et de la matière, l'artiste, s'apercevant de son erreur, a simplement retourné la plaque pour recommencer. Ceci est un procédé qui nous rappelle les pentimenti des tableaux anciens qui nous indique que ces peintures, loin d'être des copies, étaient le fruit de la première initiative spontanée des maîtres eux-mêmes.
Il existe deux autres éléments physiques qui doivent être pris en compte, renforçant la présomption de l'ancienneté de l'ivoire. Même s'il y a des formes en relief qui montrent des traces d'usures, comme nous l'avons déjà constaté pour le taureau de Saint Luc, on trouve sous celle-ci des quantités importantes de saletés incrustées ; ce qu'on s'attend à observer pour un ivoire d'un certain âge. De plus, on remarque sur trois lobes la présence d'un trou et sur celui de Saint Jean le percement de deux trous. Ces derniers ne sont pas d'origine car ils ont endommagé le phylactère entre les pattes du taureau et les ailes de l'aigle. Qu'elle que soit la fonction originelle de cet ivoire, peut-être faisait-elle partie d'une reliure, il est probable qu'il fut encastré dans un encadrement. Ces trous ont été ajoutés au moment de sa deuxième fonction causant les dommages initiaux. Un cinquième trou au niveau de l'aigle a probablement été ajouté à une époque postérieure pour permettre de suspendre la plaque.
Au regard de ces observations, il apparaît clairement que cette œuvre a un vécu physiquement marqué. L'échec de la première tentative au dos de l'ivoire et les résultats de l'analyse du carbone 14 renforcent la présomption de l'antiquité de la pièce.
La relation de notre œuvre avec le style allemand de la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle est établie. La souplesse du premier art gothique que l'on retrouve sur l'ivoire est une variation du « Mundenstil », associé avec les émaux de la chaire monumentale érigée en 1181 par Nicolas de Verdun pour l'abbaye de Klosterneuburg près de Vienne. Ce style a eut une influence majeure sur l'art du XIIe et du début du XIIIe siècle.
On l'observe sur les enluminures, comme le psautier d'Ingeborg à Chantilly, sur les vitraux de l'époque et sur la sculpture architecturale de l'Ile-de-France et de la Champagne comme par exemple à Sens, Laon, Chartres, Reims et même à Strasbourg. En Allemagne, on rencontre le même style sur les ivoires d'un reliquaire en forme d'église au Heissisches Landesmuseum de Darmstadt et ceux d'une reliure célèbre conservée à Brunswick, l'évangéliaire de Riddinghausen : tous les deux datant aux alentours de 1200. Ce style se manifeste également dans l'orfèvrerie allemande notamment sur la reliure d'un évangéliaire de la basse Saxonie à la Pierpont Morgan Library de New York et sur la châsse de la Vierge du Trésor de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle datant tous deux des premières décennies du XIIIe siècle.
L'existence de la variation du Muldenstil sur notre plaque quadrilobée est importante de deux points de vue. D'abord, la reconnaissance historique de ce qui a été un style de transition entre l'art roman et l'art gothique a été le produit de l'érudition du XXe siècle. Même s'il a eu certains retentissements sur la durée, ce style n'a été adopté que peu de temps. En conséquence, il est peu probable qu'un faussaire de la première moitié du XIXe siècle ait choisi de reproduire un genre artistique qui ne soit pas reconnaissable par ses contemporains. En outre, la comparaison entre la sculpture de cet ivoire et l'origine des exemples cités permet une attribution à une production allemande. Ainsi, les liens entre certains éléments, notamment les symboles des Quatre Evangélistes, avec ceux que l'on retrouve sur le reliquaire de Darmstadt sont significatifs du point de vue du lieu de fabrication et de la datation.
La redécouverte d'une copie en vermeil d'un phylactère portant les poinçons lyonnais du XIXe siècle et émail indique clairement que notre sculpture ne peut pas être d'une date plus tardive. Cette conclusion est confirmée par les résultats de l'analyse du carbone 14 et de l'examen physique de la plaque ; tous deux révélant que l'ancienneté de l'ivoire est antérieure à celle proposée dans le catalogue de 1987. De plus, le décalage de presque deux cents ans entre la date de la défense indiquée par l'analyse scientifique et la date du style des reliefs permet de croire que l'ivoire a été réutilisé pour ce dernier objet, procédé alors courant à l'époque. Enfin, les liens probants avec les œuvres d'art exécutées en Allemagne aux alentours de 1200 attestent que notre œuvre aurait du être attribuée à cette période au moment de la vente de 1987.
Notre œuvre est reproduite dans :
J.B. Giraud, Recueil Descriptif et Raisonné des Principaux Objets d'Art ayant figurés à l'Exposition Rétrospective de Lyon 1877, éd. Perrin, Lyon, 1878, planches III et IV
Et décrite dans :
J.B.Giraud, Recueil Descriptif et Raisonné des Principaux Objets d'Art ayant figurés à l'Exposition Rétrospective de Lyon 1877, éd. Perrin, Lyon, 1878, planches III et IV :
« N°2 - Plaque d'ivoire quadrilobée, ayant probablement servi d'agrafe de chape. Au milieu, le Christ bénissant à la manière latine et tenant dans la main gauche le livre de doctrine, est assis, entouré d'un encadrement quadrilobé. Sur quatre lobes extérieurs sont sculptés les emblèmes des évangélistes. XIIe siècle. H. 16 cm. »
Collectif, Exposition Rétrospective de Lyon - Notice Sommaire des Objets d'Art exposés dans le Palais du Commerce, éd. Perrin, Lyon, 1877, p. 52, n° 814 :
« 814 - Agrafe quadrilobée. Christ bénissant entouré des emblèmes des Evangélistes. Fin du XIe siècle. »
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Objets d'art et de décoration anciens
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