Lot 15
*Francis PICABIA 1879-1953
SOUVENIR, 1941
Huile sur carton signé en bas à droite, titré “Souvenir” et daté “1941” en bas à gauche
Au dos : esquisse au crayon noir et gouache
76 x 106 cm (29,64 x 41,34 in.)
Provenance :
Collection particulière, Montréal
Bibliographie :
Ce tableau sera inclus dans le catalogue raisonné actuellement en préparation par le Comité Picabia
Un certificat du Comité Picabia sera remis à l'acquéreur
Durant la guerre de 1940-45 Picabia adopte une attitude semblable à celle que fut la sienne durant la guerre de 1914 : le rejet et l'absence. S'il choisit l'exil en 1914, à New York d'abord, où il participe à la revue 291 et où il expose à la Modern Gallery, puis à Barcelone et en Suisse pour ne rentrer à Paris qu'en 1919, cette fois-ci il reste en France avec nombre d'allers et venues entre Golfe-Juan, Tourettes-sur-Loup dans les Alpes-Maritimes, et Felletin dans la Creuse. Son train de vie s'étant considérablement dégradé, il fut contraint d'habiter dans son atelier et de se séparer de sa voiture, en raison également de la pénurie d'essence. Pour la première fois de sa vie, la vente de ses tableaux constituait son unique source de revenus.
Picabia se met au travail et inaugure en 1940 une série de nus annoncée dès 1938 par des œuvres comme le Nu devant un paysage (fig. 1) qui met en exergue la vigueur et la beauté des corps sains, dans une nature saine. Ceux-ci allaient de toute évidence à l'encontre de la nuit dans laquelle le monde était en train de s'enfoncer. La série de 1940 opère un bouleversement radical. “L'érotisme affiché par les corps a soudainement changé de registre ou de nature délaissant le champ esthétique au profit du biologique » écrit Didier Ottinger. L'artiste nourrit son inspiration dans quelques revues orientées, telles Paris Plaisirs, Paris Magazine et Paris Sex Appeal, qui lui fournissent une manne riche en modèles féminins dans des poses suggestives. L'utilisation des journaux, qui avait été déjà magnifiquement prolixe pour les collages des années dadaïstes, va cette fois-là aussi lui permettre de produire une œuvre aussi inattendue qu'intéressante.
Avec ces nus, tout comme précédemment avec la série des Espagnoles (fig. 2), Picabia revient à une écriture picturale traditionnelle, loin des avant-gardes. Sur le thème de l'érotisme, Picabia peint des œuvres provocatrices telle ce couple de lesbiennes alanguies, Femmes au bull-dog (fig. 3), dont l'une chatouille les flancs de l'animal. Tous les tableaux de cette période, scènes de nus ou nus isolés, sont porteurs d'une puissance érotique plus ou moins forte.
Le tableau titré Souvenir, exécuté en 1941, appartient à cette catégorie : il représente deux femmes nues allongées sur des draps aux côtés d'un pierrot endormi. Aucune vulgarité mais plutôt une douceur câline et une belle sensualité venue des rondeurs appétissantes et gracieuses du corps féminin. Les trois personnages se mêlent physiquement par le jeu des bras de la jeune fille aux longs cheveux : elle enlace de son bras droit le pierrot et caresse de sa main gauche le bras de la jeune femme de face. Cette œuvre, qui diffère de celles connues de Picabia à cette époque, se rattache à un sentiment de béatitude plus qu'à la vulgarité ou au voyeurisme. En cela Souvenir est une œuvre fortement originale.
Que peut signifier cette scène ? Le peintre s'était déjà représenté sous les traits d'un pierrot mélancolique, voire triste ou grimaçant, dans quelques superbes tableaux des années 1935-38. Arnauld Pierre, membre du comité Picabia, écrit dans son ouvrage Francis Picabia, La peinture sans aura, qu'il faut en effet chercher le vrai visage de Picabia du côté de ces œuvres-là. Il illustre son propos avec Les Acrobates et un tableau plus tardif, le Pierrot pendu (fig. 4). On serait donc tenté de se rapprocher de cette tradition poétique. Les deux femmes nues pourraient être ses muses.
Les tableaux de cette époque ravissent le marchand André Romanet, directeur de la galerie Pasteur à Alger qui les expose, ainsi que Léonce Rosenberg qui, d'après Gabrielle Buffet-Picabia, eut ces mots à leur propos : […] “quelque chose qu'il fasse, c'est toujours du Picabia”.
Rappelons que, malgré sa légende de peintre viveur, édifiée sur ses voitures, ses femmes et ses nombreuses galas, Picabia, en réalité, fut un homme angoissé, touché par ses chassés-croisés sentimentaux et les soucis matériels liés à la mauvaise gestion de sa fortune. Le souvenir des temps plus heureux lui faisait écrire au seuil de l'année 1940 : “Nous étions nus au soleil / ici c'est la nuit partout”. Nuits sombres, draps défaits dans les voluptés de vert et de vert bleuté, Picabia nous enchante avec cet incomparable Souvenir.
Fig. 1 : Nu devant un paysage, 1938, huile sur toile, 81 x 100 cm, Vallauris, Musée Magnelli, Musée de la Céramique.
Fig. 2 : Espagnole, [1923-1927], aquarelle, gouache, encre et graphite sur carton, 61 x 43,8 cm, galerie Hauser & Wirth, Zurich.
Fig. 3 : Femmes au bull-dog, vers 1941-1942, huile sur carton, 106 x 76 cm, Paris, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne.
Fig. 4 : Pierrot pendu, 1940-1941, huile sur bois, 106 x 76 cm, collection particulière
Bibliographie :
Maria Luïsa Borràs, Picabia, Albin Michel, Paris, 1985 ;
Cathy Bernheim, Picabia, Editions du Félin, Paris, 1995 ;
Philippe Dagen, Le silence des peintres, Les artistes face à la Grande Guerre, Fayard, 1996 ;
Arnauld Pierre, Francis Picabia, La peinture sans aura, Gallimard, 2002 ;
16 novembre 2002 - 16 mars 2003, Paris, Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, Francis Picabia, Singulier idéal ;
Francis Picabia dans les collection du Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, (texte de Didier Ottinger), Editons du Centre Pompidou, 2003.
FRANCIS PICABIA
SOUVENIR, 1941
During the Second World War, Picabia adopted an attitude similar to that he had assumed during World War I in 1914 - rejection, and absence. In 1914 he chose exile, first in New York, where he participated in the journal 291 and where he exhibited in the Modern Gallery, then in Barcelona and Switzerland, only returning to Paris in 1919.
He then remained in France, with many trips back and forth to Golfe-Juan, Tourettes-sur-Loup in the Alpes Maritimes region, and Felletin in the Creuse. His lifestyle having deteriorated considerably, he was obliged to live in his studio and sell his car, a sacrifice also made necessary by the scarcity of gas. For the first time in his life, his only source of revenue came from the sale of his paintings.
In 1940, Picabia began work on a series of nudes whose premises were laid as early as 1938 in works such as Nu devant un paysage (fig. 1) which emphasized the vigor and beauty of a healthy body in a healthy natural environment. These paintings were obviously going against the dark night the world was about to enter. The 1940 series involved a radical upheaval. “The erotic charge of the bodies suddenly changed register, where nature leaves the esthetic mode to meet the biological,” wrote Didier Ottinger. The artist fed his inspiration with a few magazines of a certain type, such as Paris Plaisirs, Paris Magazine and Paris Sex Appeal, which provided him with a plethora of female models in suggestive poses. Newspapers, already a magnificently fertile source used to create the collages from the Dada years, now enabled him to produce work as unexpected as it was fascinating.
With these nudes, as previously with the Espagnoles (fig. 2) series, Picabia returned to a traditional pictorial style, far from the avant-garde movements. On the theme of the erotic, Picabia painted provocative works such as a languid lesbian couple in Femmes au bull-dog (fig. 3), with one woman tickling the flanks of the animal.
All the paintings from this period, scenes with one or several nudes, emanate varying degrees of erotic power.
The painting entitled Souvenir, executed in 1941, belongs to this category. It represents two women reclining on sheets next to a sleeping Pierrot. No vulgarity, but rather an affectionate gentleness and strong sensuality conveyed by the appetizing yet graceful curves of the women's bodies.
The three figures combine physically through the play of the arms of the young woman with long hair. She entwines Pierrot with her right arm, and with her left caresses the arm of the young woman facing forward. This work, which is different from others by Picabia during this period, is closer to a feeling of beatitude rather than vulgarity or voyeurism. In this respect Souvenir is a powerfully original work.
What might be the meaning of this scene? The painter had already represented himself as a melancholic Pierrot, sometimes with a sad or grimacing expression, in certain superb paintings from the years 1935-38. Arnauld Pierre, member of the Picabia committee, wrote in his book entitled Francis Picabia, La peinture sans aura, that Picabia's true face should be sought for in these works. He illustrates his contention with Les Acrobates and a later painting, Pierrot pendu (fig. 4). It is thus tempting to see the present painting as coming close to this poetic tradition, where the two nude women could be his muses.
Paintings from this period delighted André Romanet, art dealer and director of the Pasteur gallery in Alger, who exhibited them. The same was true for Léonce Rosenberg who, according to Gabrielle Buffet-Picabia, said the following about these works: “ […] no matter what he does, it's always a Picabia”.
We must recall that, in spite of his legendary character as a pleasure-seeking painter, fast liver, and lover of cars, women, and many a gala party, in reality Picabia suffered from anxiety and was easily affected by his amorous intrigues and economic difficulties linked to poor management of his fortune. The memory of happier days led him to write, at the eve of the year 1940: “We were naked in the sun/now, it's always night.” Dark nights, sheets rumpled in voluptuous greens and blue-greens, Picabia enchants us with this incomparable Souvenir.
Fig. 1 : Nu devant un paysage, 1938, oil on canvas, 81 x 100 cm, Vallauris, Musée Magnelli, Musée de la Céramique.
Fig. 2 : Espagnole, [1923-1927], watercolor, gouache, ink, and lead pencil on cardboard, 61 x 4,8 cm, Hauser & Wirth gallery, Zurich.
Fig. 3 : Femmes au bull-dog, around 1941-1942, oil on cardboard, 106x76, Paris, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne.
Fig. 4 : Pierrot pendu, 1940-1941, oil on wood, 106x76cm, private collection
Litterature :
Maria LLuïsa Borràs, Picabia, Albin Michel, Paris, 1985;
Cathy Bernheim, Picabia, Editions du Félin, Paris, 1995;
Philippe Dagen, Le silence des peintres, Les artistes face à la Grande Guerre, Fayard, 1996;
Arnauld Pierre, Francis Picabia, La peinture sans aura, Gallimard, 2002;
November 16, 2002 - March 16, 2003, Paris, Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, Francis Picabia, Singulier idéal;
Francis Picabia dans les collection du Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, (text by Didier Ottinger), Editons du centre Pompidou, 2003.
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