Lot 11
Henri FANTIN-LATOUR 1836-1904
RAISINS BLANCS ET FOUGÈRES, 1886
Huile sur toile signée et datée “86” en bas à gauche
55 x 66 cm (21,65 x 25,98 in.)
Provenance :
Madame Edwin Edwards, Londres
Durand-Ruel, Paris
Vente Christies Londres, 8 avril 1905, n° 57
Rosenberg ; acquis à la vente précédente
Laurent (sa vente 21 février 1913, Paris Hôtel Drouot, n° 23, reproduit)
F. et J. Tempelaere, Paris ; acquis à la vente précédente
Madame Douillet, Grenoble
Collection particulière, Paris
A l'actuel propriétaire par descendance
Exposition :
Londres, Royal Academy, 1887, n° 262
Paris, Palais de l'École Nationale des Beaux-Arts, “Exposition de l'œuvre de Fantin-Latour”, mai - juin 1906, n° 110
Grenoble, Musée-Bibliothèque, “Centenaire de Henri Fantin-Latour”, août-octobre 1936, n° 147
Bibliographie :
Madame Fantin Latour, “Catalogue de l'œuvre complet de Fantin-Latour 1849-1904”, Henri Floury Editeur, Paris, 1911, n° 1269, répertorié page 132
Michelle Verrier, “Fantin-Latour”, Flammarion, Paris, 1978, page 16, reproduit
Ce tableau sera reproduit dans le Catalogue Raisonné des Peintures et Pastels de Henri Fantin-Latour en préparation par la Galerie Brame et Lorenceau
De grands écrivains français comme Marcel Proust ou Paul Claudel ont écrit des mots merveilleux sur les natures mortes d'Henri Fantin-Latour, qu'elles fussent de fleurs ou de fruits, car s'il eut toute sa vie une grande passion à les peindre, il sut aussi transmettre au public sa belle inclination. Follement appréciées par les Anglais qui les achètent à partir de 1861 sous l'impulsion d'un marchand et de son épouse, Edwin et Ruth Edwards, les natures mortes de Fantin-Latour exercent un rôle primordial dans sa carrière. Elles lui permirent d'abord d'aiguiser son sens de l'observation en lui offrant un champ d'expérimentation de la composition, de la couleur et de la matière. La pratique de la nature morte n'est-elle pas le chemin le plus sûr pour acquérir rapidement les secrets de la peinture ? Tout grand peintre n'est-il pas passé par là ? Castagnary écrivait en 1863, dans L'Artiste, que “les objets matériels n'acquérant de l'intérêt que par la justesse du ton et de l'énergie du rendu, s'étudier à les reproduire, c'est entrer dans la véritable école de l'œil et de la main”. Puis, les ventes régulières de ses natures mortes l'autorisèrent à vivre confortablement, lui, sa famille, et entretenir son père dont il avait la charge.
Alors qu'il était un peintre reconnu en France par ses portraits et ses scènes animées dont quelques-unes, authentiques chefs-d'œuvre (citons Un atelier aux Batignolles, 1870, Paris, Musée d'Orsay), il s'engage dans le débat artistique reniant l'écriture impressionniste et recherche évidemment la reconnaissance de ses natures mortes dans son pays. Venant d'en vendre quelques-unes à Durand-Ruel, il présente au Salon de 1873 une œuvre très ambitieuse, Nature morte : Coin de table (Rhododendron) (fig. 1). La réaction négative des critiques lui fit alors perdre tout espoir, d'autant plus que Durand-Ruel avait mis fin à leur collaboration. Découragé, il ne présentera plus ses natures mortes aux Salons. Il abandonne aussi les compositions complexes en faveur d'une présentation simple qui sera celle de Raisins blancs et fougères, exécutée en 1886.
A partir de 1880, Fantin-Latour séjourne dans l'Orne, à Buré, dans une maison héritée d'un oncle de sa femme. Le tableau Raisins blancs et fougères y fut probablement exécuté. Le marchand Gustave Tempelaere* et le peintre Jacques-Emile Blanche le virent peindre là ses natures mortes et leurs récits décrivent sa façon de travailler. La veille, Fantin étalait sa palette et choisissait sa toile. C'était habituellement une “toile absorbante” que, comme le dit Tempelaere, Fantin préférait, parce que la porosité réduisait le temps de séchage. Fantin enduisait ensuite cette toile “uniformément d'une légère couche de couleur transparente qui devait lui servir de fond ; le ton en était neutre […]”. Le lendemain matin, Fantin sortait dans le jardin familial ou plus loin, dans les champs et sous-bois, pour cueillir les fleurs ou des fruits qu'il arrangeait ensuite sur le “meuble vieillot”. Il travaillait la journée durant, le tableau s'achevait avec elle ; il était alors revu, certains tons étaient corrigés, des accents ajoutés de-ci de-là.
Raisins blancs et fougères est la démonstration de son talent et de sa virtuosité. L'utilisation subtile des couleurs et des laques transparentes, employées spécialement pour les natures mortes, amène ici un velouté et une grâce inimitables ; l'harmonie chromatique, à dominante verte, des grains de raisin et des feuilles de fougère mêlés, enveloppe l'œuvre d'une douceur particulière. Le sujet emplit la toile car le peintre veut immerger le spectateur dans les transparences automnales. Les plus grands peintres, tels les Hollandais, maîtres en cette matière, ou bien Français comme Chardin ou Manet, ont avant lui choisi le grain de raisin dont la forme délicate, l'aspect fragile et la couleur impalpable, les invitent à encore plus de virtuosité. Chardin rend le grain transparent comme une goutte d'eau (fig. 2), tandis que Manet le pose sur une nappe blanche (fig. 3) et donne une leçon de peinture à son élève, Eva Gonzalès**.
A l'automne 86, Raisins blancs et fougères fut acquis par Ruth Edwards qui, depuis le décès de son mari, avait pris sa relève avec succès ; tous les ans en octobre elle venait à Paris et remportait à Londres les natures mortes, les lithographies et les autres toiles. Ruth Edwards prenait un soin particulier à faire figurer les natures mortes de Fantin dans de nombreuses expositions en Angleterre et en Ecosse. D'après le Catalogue de l'œuvre complet de Fantin-Latour établi et rédigé par Madame Fantin-Latour et publié à Paris en 1911 chez Floury, nous savons que Raisins blancs et fougères (sous le titre Fruits) fut exposé à la Royal Academy de Londres en 1887. Le Catalogue donne ensuite cette information : “Exposition Fantin, no 110”. Le numéro nous indique qu'il s'agit d'une exposition importante ; il s'agit de la rétrospective à Paris en mai-juin 1906. Enfin, elle écrit “Vente à Londres : 280 guinées”. Le tableau fut donc vendu en Angleterre puis revint en France où il est proposé aux enchères publiques à l'Hôtel Drouot, le 21 février 1913, sous le numéro 23.
Au dos du tableau figurent étiquette, cachet et numéros divers. Sur l'étiquette manuscrite, il est écrit : “Mme Douillet /34 rue Thiers/ 2 tableaux”. Madame Douillet fut la propriétaire du Panier de raisins. Cette information est corroborée par le catalogue de l'exposition du Centenaire de Henri Fantin-Latour qui eut lieu à Grenoble en 1936. Le tableau y figure sous le numéro 147 avec la mention “A Mme Douillet, à Grenoble”.
La mention “2 tableaux” se rapporte aux deux tableaux que prêta Mme Douillet, Le panier de raisins et un autre intitulé Eve, exposé sous le numéro 63 de cette même exposition.
Le cachet “Tableaux modernes/F et J Tempelaere / 36 rue Laffite/ Paris” fut apposé probablement au moment de cette exposition qui fut organisée par Julien et Ferdinand Tempelaere, légataires universels de la famille Fantin-Latour***.
Enfin, il faut s'interroger sur la mention inscrite dans le catalogue de 1936 : “Non décrit dans le catalogue de Mme Fantin”. Nous pensons qu'il s'agit d'une erreur de la part des auteurs, Julien et Ferdinand Tempelaere, car dans son Catalogue de l'œuvre complet, Madame Fantin-Latour ajoute une description très précise du tableau : “Raisin dans un grand panier dont le couvercle est soulevé ; sur un buffet encore du raisin et des fougères”. Il ne peut donc y avoir aucun doute.
Laissons à Paul Claudel les derniers mots : “chaque tableau apporte avec lui un carré de silence et une raison à notre ramage intérieur de s'interrompre”.
*Gustave Tempelaere devient le marchand de toiles de Fantin-Latour en 1887.
**“Manet, gai, jeune d'allure, peintre adroit, causeur paradoxal et mordant, allait, venait, arrangeait, sur un coin de nappe blanche, des raisins, une tranche de saumon sur un plat d'argent, un couteau et disait :
“Faites-moi ça vivement ; ne vous préoccupez pas du fond. Cherchez en seulement les valeurs. Vous comprenez ? Quand vous regardez cela, et surtout quand vous pensez à le rendre tel que vous le sentez, c'est-à-dire pour que ça fasse la même impression sur le public que sur vous, vous ne voyez pas les raies du papier qui est là-bas. Hein ? N'est-ce pas ? Vous ne pensez pas non plus à compter les écailles du saumon. Non, n'est-ce pas ? […] Et les raisins ? Est-ce que vous comptez les grains ? Non, n'est-ce pas ? Ce qui est frappant, c'est ce ton d'ambre clair et cette poussière qui modèle la forme en l'adoucissant […]” in La leçon de Manet à Eva Gonzalès par Philippe Burty in Marie-Caroline Sainsaulieu et Jacques de Mons, Eva Gonzalès, Étude critique et catalogue raisonné, La Bibliothèque des Arts, Paris, 1990, p. 50.
***Ce cachet ne se rapporte en aucun cas à l'achat de la toile par Fantin-Latour en 1886.
Fig. 1 : Nature Morte : Coin de table, 1873, huile sur toile, 97 x 125 cm, signée et datée en haut à gauche : Fantin 73. Chicago, Art Institute.
Fig. 2 : Jean-Baptiste Chardin, Panier de raisins blancs et noirs, avec un gobelet d'argent et une bouteille, des pêches, des prunes et une poire, huile sur toile, 69 x 58 cm. Paris, Musée du Louvre.
Fig. 3 : Edouard Manet, Fruits sur une table, 1864, 45 x 73,5 cm. Paris, Musée d'Orsay.
Bibliographie :
Madame Fantin-Latour, Catalogue de l'œuvre complet de Fantin-Latour, Henry Floury Editeur, Paris, 1911.
Août-octobre 1936, Grenoble, Musée-Bibliothèque de Grenoble, Centenaire de Henri Fantin-Latour.
1983, Paris, Ottawa et San Francisco, Fantin-Latour ;
1999-2000, Paris, Düsseldorf, Londres et New York, Chardin
HENRI FANTIN-LATOUR
RAISINS BLANCS ET FOUGERES, 1886
Major figures in the French literary tradition, including Marcel Proust and Paul Claudel, have all written remarkable texts on Henri Fantin-Latour's still-lifes, both fruits and flowers. All his life he cherished a passion for painting in this genre, which he was able to transmit to the public. Greatly appreciated by the English, who began purchasing them in 1861 thanks to the efforts of an art dealer and his wife, Edwin and Ruth Edwards, the still-lifes of Fantin-Latour played a primordial role in his career. They helped him to sharpen his observational skills by providing a field for scrutiny and experimentation with color, composition, and technique. The practice of painting the still-life has always been considered one of the surest paths to rapid mastery of the secrets of painting. Have not all the greatest painters followed this method? In 1863, Castagnary wrote in L'Artiste that “material objects only become interesting for their accuracy of their tones and the energy with which they are rendered. Attempting to reproduce them implies entering a school where eye and hand are truly educated.” In addition, regular sales of his still-lifes enabled him to live comfortably with his family as well as his father, of whom he was the sole support.
While a recognized painter in France due to his portraits and animated scenes of daily life, of which some are authentic masterpieces (such as Un atelier aux Batignolles, 1870, Paris, Musée d'Orsay), he entered the artistic controversy of the time by rejecting the Impressionist style but seeking recognition for his still-lifes in his own country. Having just sold a few to Durand-Ruel, in 1873 he presented a very ambitious work to the 1873 Salon, Nature morte: Coin de table (Rhododendron) (fig. 1). The critics' negative reaction caused him to loose hope, especially when Durand-Ruel terminated their collaboration. Discouraged, he no longer presented his still-lifes to the Salons, and abandoned complex compositions in favor of a simpler presentation such as that of Raisins blancs et fougères, executed in 1886.
Beginning in 1880, Fantin-Latour spent time in the Orne region at Buré, a house inherited from his wife's uncle.
The painting entitled Raisins blancs et fougères was probably executed there. Gustave Tempelaere*, art dealer, and the painter Jacques-Emile Blanche, saw him painting his still-lifes there, and their notes describe how he worked. The day before, Fantin set up his palette and chose his canvas. It was usually a “high-absorption” canvas which, as Tempelaere would say, Fantin preferred because greater porosity reduced drying time. Fantin then coated the canvas “with a light, even coat of transparent color to serve as background in a neutral tone […]”. The next day, he went out into the family garden, or even further, into the fields and woods, to cut flowers or fruits that he would then arrange on an “old piece of furniture”. He would work throughout the day, and the painting would be finished as the day was closing. The painting was then touched up, correcting certain tones, with accents added here and there.
Raisins blancs et fougères is a demonstration of his talent and virtuosity. The subtle use of colors and transparent lakes, specially employed in his still-lifes, here gives the fruit a velvety texture and inimitable grace. The chromatic harmony, with a dominance of green, the grapes mixed with fern leaves, all envelop the work in a special softness.
The subject fills the entire canvas as the painter sought to immerge the spectator in autumnal transparencies. The great painters of still-lifes, such as the Dutch masters or French painters such as Chardin and Manet, had also chosen the grape for its delicate shape, fragile look, and impalpable color, inspiring them to exercise all their virtuosity.
Chardin makes the grape as transparent as a drop of water (fig. 2), while Manet lays them on a white tablecloth and gives a painting lesson to his student, Eva Gonzalès**.
In the autumn of 86, Raisins blancs et fougères was purchased by Ruth Edwards who, following the death of her husband, had continued his activities with considerable success. Every year, she came to Paris in October and returned to London with still-lifes, lithographs, and other canvases. Ruth Edwards took particular care to present Fantin-Latour's still-lifes in many exhibits throughout England and Scotland. According to the Catalogue de l'œuvre complet de Fantin-Latour, researched and written by Mrs. Fantin-Latour and published in Paris in 1911 by Floury, we know that Raisins blancs et fougères (with the title Fruits) was exhibited at the London Royal Academy in 1887. Le Catalogue provides the following information: “Fantin exhibit, n° 110”.
The number indicates that it was a major exhibit, probably the only retrospective, Fantin, held in London in 1905 at chez Obach & Co. Finally, she writes “Sold in London :
280 guineas”. The painting was thus sold in England, and then returned to France where it was publicly auctioned at the Hôtel Drouot on February 21, 1913 as lot no. 23.
A label on the back of the painting is stamped with several numbers. On the handwritten label is written “Mme. Douillet /34 rue Thiers/ 2 paintings.”
Madame Douillet was the owner of Panier de raisins.
This information is corroborated by the catalogue of the exhibit entitled Centenaire de Henri Fantin-Latour organized in Grenoble in 1936. The painting was included as n°. 147 with the label “Property of Mme Douillet of Grenoble”.
The “2 paintings” refers to two paintings Mme. Douillet lent to the exhibit, Raisins blancs et fougères and another entitled Eve, exhibited as 63 in the exhibit above. The label “Tableaux modernes / F et J Tempelaere / 36 rue Laffite / Paris” was probably added during the exhibit organized by Julien and Ferdinand Tempelaere, universal legatees of the Fantin-Latour family***.
Finally, what is the meaning of the note in the 1936 catalogue “Not described in Mme. Fantin's catalogue”. We believe this is an error on the part of the authors, Julien and Ferdinand Tempelaere, as Mme. Fantin Latour, in her Catalogue de l'Oeuvre complet, has included a very precise description of the painting : “Grapes in a large basket whose cover is raised; on the buffet, more grapes and ferns.” Thus, no further doubt is possible.Let us allow Paul Claudel to have the last word : “Each painting conveys the feeling of silence, and a reason to interrupt our inner song.”
* Gustave Tempelaere became Fantin-Latour's art dealer in 1887.
**”Manet, gay, young looking, a clever painter, with a paradoxical wit and a acerbic conversationalist, walked back and forth arranging grapes, a piece of salmon on a silver plate, and a knife, saying : ‘Now paint this in a lively way, don't worry about the background. Just look for the values, do you understand? When you look at this, and especially when you try to render it as you feel it, that is so that it will have the same impact on the public as it has on you. You don't see the stripes of the paper over here, isn't that true? You're not planning on counting the scales on the salmon, isn't that true? […] And the grapes. Are you counting the number of seeds? No, isn't that right? What is striking is the light amber color and the bloom that models the form while softening it […]” from La leçon de Manet à Eva Gonzalès by Philippe Burty in the publication by Marie-Caroline Sainsaulieu and Jacques de Mons, Eva Gonzalès, Etude critique et catalogue raisonné, La Bibliothèque des Arts, Paris, 1990, p. 50.
***This stamp does not in any way refer to the purchase of the painting by Fantin-Latour in 1886.
Fig. 1 : Nature Morte: Coin de table, 1873, oil on canvas, 97 x 125 cm, signed and dated to the upper left: Fantin 73. Chicago, Art Institute.
Fig. 2 : Jean-Baptiste Chardin, Panier de raisins blancs et noirs, avec un gobelet d'argent et une bouteille, des pêches, des prunes et une poire, oil on canvas, 69 x 58 cm. Paris, Musée du Louvre.
Litterature :
Madame Fantin-Latour, Catalogue de l'œuvre complet de Fantin-Latour, Henry Floury Editeur, Paris, 1911.
August-October 1936, Grenoble, Musée-Bibliothèque de Grenoble, Centenaire de Henri Fantin-Latour.
1983, Paris, Ottawa and San Francisco, Fantin-Latour;
1999-2000, Paris, Düsseldorf, London and New York, Chardin.
Crédits photos : Contacter la maison de vente
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