Lot 128
Hervé TELEMAQUE
« NO TITLE », 1962
Huile sur toile, diptyque, signée et datée 1962 en bas à droite, contresignée, titrée et datée 1962-1964 au dos
197 x 260 cm
Provenance :
- Galerie Mathias Fels, Paris
- Collection particulière, Paris
« Nous disposons d’un savoir qui s’accumule, qui s’inscrit dans l’histoire de l’homme. Nous avons tous sur les choses une communication identique, un fonds commun. Nous notons des correspondances étranges entre les différentes civilisations »
Hervé Télémaque
Hervé Télémaque met en relation des images qui se donnent à lire dans un processus de glissement sémantique proche du surréalisme dont pourtant il rejette le contenu onirique.
C’est par les rapports des divers sens à l’intérieur du tableau que se crée une disposition scénique qui refuse l’identification immédiate.
Les personnages, les formes figurées, coexistent comme des éléments d’un puzzle à reconstituer où les relations formelles jouent sur les ambiguïtés de fonctions proprement référentes « symbolique vaudou, personnages historiques, etc ».
Un tableau de Télémaque donne à penser d’autant plus fortement qu’il ne peut être réduit à un sens unique qu’une explication trop hâtive épuiserait.
Il n’y a donc pas à proprement parler de finalité mais une liberté de vue et de pensée qui se décline selon les objets ou leur symbolique. Simplicité ambiguë d’un travail plastique qui ne se laisse pas facilement apprivoiser.
Ce diptyque « Sans titre » intitulé autrefois « The Ugly American », œuvre de la période Pop fi t partie d’une série de cinq œuvres peintes entre 1962 et 1963 : « My Darling Clementine » qui est au Centre Pompidou, « La Boîte d’allumettes » à l’Hunterian museum & art gallery de Glasgow, « Le Portrait de famille » et une cinquième œuvre que Télémaque détruisit pour marquer sa rupture avec le mouvement surréaliste.
Dans cette œuvre, l’artiste franco-haïtien montre une galerie de portraits qui vont de l’histoire politique à la mystérieuse religion vaudou : Toussaint Louverture (1743-1803) esclave affranchi, révolutionnaire, gouverneur de St Domingue, battu par les armées du Général Leclerc, déporté en France, incarcéré et mort en prison ; Fidel Castro, un bandeau sur les yeux, symbole de la lutte contre l’impérialisme américain ; La Déesse Hottentote toute de chair rose offrant sa fécondité à Toussaint Louverture et à Fidel Castro ; Une série de Dieux vaudous qui crient « assez », « stop » pour être mieux compris.
S’agit-il de Mawu, Erzulie, Sakpata, Gu, Papa Legaba chef du paradis et de l’enfer, Mamie Wata ? Les objets rituels, croix, boite, cercueil… apportent leur concours au baroquisme d’un monde rêvé.
Étonnant tableau qui par des écarts d’émotion et une mise en page insolite, répudie tout centralisme et introduit des notions de vol, d’altitude, de trajectoire et d’évanouissement.
C’est à partir de ce répertoire allusif qu’Hervé Télémaque trouve la voie d’un discours critique dans lequel les relations de l’image et de la pensée passent par un réseau subtil de connexion. Refus de l’appréhension univoque qui aboutit dans cette œuvre de 1962 à un jeu mené autour d’analogies, de rapprochements aberrants d’images et de juxtapositions arbitraires de plans.
Ce procédé narratif oblige le spectateur à trouver lui même le sens de ces relations opposées.
Le récit déjoue les pièges de l’anecdote pour se situer dans une perspective topographique illusionniste, quand bien même le décryptage reste possible dans la mesure où Télémaque donne à ses représentations le pouvoir de devenir mystifiant.
Le simulacre est au centre de l’œuvre en tant qu’élément susceptible d’altérer les limites entre le réel et l’imaginaire et en soulignant les analogies porteuses d’erreurs par la voie de l’anomalie.
Il existe pourtant dans ce diptyque de 1962 une cohérence faite de clarté et d’un onirisme propre à la démarche de Télémaque. Connaissant le pouvoir de l’image, il la débarrasse de la représentation de l’arrière plan anecdotique pour lui donner une nouvelle signification plastique.
La narration morcelle l’importance des espaces vides rendant ainsi dérisoire l’ordre des significations.
Cette œuvre nous ouvre les portes d’un monde inconnu fait d’emprunts à l’histoire, à la politique, à la religion, que l’on croit posséder mais qui conserve les opacités de sa pensée.
L’originalité de la démarche de Télémaque réside essentiellement dans son pouvoir à créer une situation déconcertante tout en faisant appel à des images décryptables. Pour bien ressentir toute l’importance plastique et humaine de ce tableau, il faut penser la limite par l’illusion, car la limite n’est elle-même qu’une illusion dans le jeu de la pensée.
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