Lot 4
Homéliaire & Ordinaire de l'évêque de Verdun (1220)
Pontifical (Homéliaire & Ordinaire monastique) de Jehan d'Aspremont, évêque de Verdun. Vers 1220.
Codex (24 x 34 cm) de 57 feuillets manuscrits.
Reliure plein vélin (reliure moderne, dans le goût de l'ancien), dans un étui.
Descriptio matérielle
Initialement : 31 bifeuillets & un feuillet (soit 63 feuillets), assemblés ainsi :
-5 senions, soit 5 cahiers de 6 bifeuillets (ou 12 feuillets);
-un bifeuillet & un feuillet in fine.
Aujourd'hui : il n'y a que 57 feuillets sur les 63 feuillets initiaux. Manquent six feuillets :
• au centre du 2e cahier : 2 bifeuillets manquants : ƒ 17 à 20.
• au centre du 4e cahier : 1 feuillet manquant : ƒ 42.
• in fine : 1 feuillet manquant : ƒ 61.
Ces manques sont très anciens, ainsi qu'en témoignent des mentions manuscrites :
-« hic desunt quatuor folia », au bas du ƒ 16 (écriture XVIIIe s.)
-« Deest folium », au bas du ƒ 41 (écriture XVIe s.)
-« Desunt nonnulla », au bas du ƒ 60 (écriture XVIe s.)
Codex non rogné, à toutes marges (présence des perforations de réglure).
Format des feuillets : 24 x 34 cm. Le bifeuillet (48 x 34) correspond donc à une demi-peau. Il a donc fallu la peau de 16 bêtes pour composer ce codex.
Composition de la page : 17 réglures horizontales tirées à la mine de plomb, entraînant :
-17 lignes aux 24 premières pages, -16 lignes aux pages suivantes (la réglure supérieure ne supportant plus de texte).
Texte en deux colonnes. Encre noire très sombre; rubriques en rouge.
Feuillets numérotés à la romaine, au verso. Titres courants en rouge.
Distribution liturgique
Homéliaire temporal.
De nativitate Domini (ƒ 1)
Initium sancti evangelii secundum Iohannem
Omelia venerabilis Bede presbiteri
In circumcisione Domini (ƒ 3)
De epiphania Domini (ƒ 5 v°)
De purificatione beate Marie (ƒ 7 v°)
Dominica septuagesime (ƒ 9)
Dominica in ramis palmarum (ƒ 11 v°)
Dominica quadragesime (ƒ 13 v°)
In adnunciatione dominica (ƒ 15 v°)
De ascensione dominica (avant ƒ 21)
In die sancto Penthecostes (ƒ 24)
In assumptione beate Marie virginis (ƒ 26 v°)
In nativitate beate Marie virginis (ƒ 29)
In sollennitate omnium sanctorum (ƒ 31)
In dedicatione ecclesie (ƒ 33)
Omelia ven. Bede presbiteri
Homéliaire des saints.
Marie Magdalene (ƒ 35)
[De sancto Nicholao] (ƒ 38)
Ordinaire monastique.
Ordinatio abbatis. Capitulum Theodori. (ƒ 43 v°)
Ordinatio abbatisse monasticam regulam profitentis. Capitulum ex ca[no]ne Theodori Anglorum episcopi.
(ƒ 49 v°)
Consecratio sacre virginis (ƒ 54 v°)
Ultima lectio in die animarum (ƒ 63) illustration
• au premier feuillet, grandes lettrines peintes aux trois couleurs (rouge, bleu, vert):
• lettrine I (« Initium ») avec personnage se hissant sur la hampe.
• lettrine Q (« Quia ») formée de trois dragons et de motifs floraux.
• nombreuses lettrines dans le texte.
• armoiries (peintes en rouge) :
• ƒ 2 : écu à la croix, sommé d'une crosse tournée à dextre.
• ƒ 28 v° et 29 r°, en vis à vis : deux écus sommés de même :
- écu à la croix.
- écu au lion couronné accompagné de plusieurs croix recroisetées au pied fiché.
Aux deux endroits, l'écu à la croix est accompagné de cette note (d'une écriture cursive du XVe siècle) :
« Johannes / Henricus de Asperomonte Virdunenses episcopi ».
Réglure & proportion
La réglure détermine principalement deux larges colonnes de texte; elles sont séparées par deux petites colonnes et accostées chacune d'une maigre colonne; en bordure de la marge extérieure, une maigre colonne.
Si l'on prend la maigre colonne comme unité de largeur, on observe les proportions suivantes : chaque colonne de texte fait 15 unités et chaque petite colonne fait 2 unités. Ce qui donne 36 unités pour la largeur du bloc d'écriture.
Quant à la hauteur du bloc, formé de 17 lignes faisant 16 bandes de 3 unités, elle totalise 48 unités.
La marge extérieure réglée fait 5 unités. Les perforations supérieures sont à 5 unités au-dessus de la première ligne; les perforation inférieures sont à 10 unités au-dessous de la dernière.
Nous avons donc une réglure déterminée selon des proportions simples : le bloc d'écriture est de 36 unités de large, sur 48 de haut, soit une proportion de 3 à 4.
Ce bloc n'est pas déterminé par un tracé issu des proportions de la feuille de parchemin; mais par une mesure propre (l'unité ci-dessus) et selon une proportion propre (de 3 à 4).
Une fois ce bloc déterminé, les marges dans lesquelles il s'insèrera (5 ou 10 unités) ont été disposées pour donner à l'ensemble une nouvelle proportion, à savoir la “proportion parfaite” selon laquelle le rapport du petit au grand est identique à celui du grand à la somme des deux; ce qui, ensuite, s'est traduit arithmétiquement par le “nombre d'or”. En effet, cette proportion se retrouve avec la meilleure approximation possible (étant donné qu'il ne s'agit que de mesures entières) :
- entre la largeur du bloc d'écriture, et sa hauteur majorée de la marge de pied : 36 sur 58.
- entre la largeur de l'espace réglé, et la hauteur de la feuille : 41 sur 69.
Notons que cette “proportion idéale” ne peut qu'être approchée par des nombres entiers : dans l'ordre de grandeur qui nous intéresse, elle se retrouve dans les rapports suivants avec une approximation toujours plus affinée au fur & à mesure que les nombres entiers augmentent : 35/57, 36/58, 37/60, 38/61, 39/63, 40/65, 41/66, 42/68.
Ecriture
On discerne plusieurs écritures, à la plume biseautée, qui varient selon le ductus et selon plusieurs aspects dont les principaux sont : la hauteur du corps des lettres, l'usage du S serpentin & de l'esperluète.
Écritures de même école, dont le ductus, encore souple, tend à se briser (écriture dite “gothique primitive”)
• dans les trois ou quatre écritures des 24 premiers feuillets (feuillets à 17 lignes), on trouve de nombreux S serpentins finaux (parfois rehaussés de rouge); il n'y a pas de « et lié » (esperluète).
• du ƒ 25 (feuillet à 16 lignes) jusqu'à la fin du temporal & du sanctoral (ƒ 43) : l'écriture est un peu moins haute, plus régulière, plus brisée; les S serpentins sont rarissimes (et non rehaussés de rouge); usage de l'esperluète.
• le rituel (ƒƒ 43 à 63) : écriture encore moins haute, plus resserrée; quelques S serpentins; usage de l'esperluète.
Écriture à ductus souple
• la lecture pour le «jour des âmes» (dernière page) : nouvelle main, d'une écriture plus archaïque que les précédents; S serpentins à la fin des mots (sauf à la fin d'une ligne, en raison du manque de place).
À ces écritures originales, il faut ajouter celle, peut-être postérieure, des titres courants et de la mention marginale du dernier feuillet (« in die animarum ») : il s'agit d'une “gothique textura”.
Encre d'un noir profond; rubriques en rouge; encre brune au dernier feuillet.
Corrections
À plusieurs reprises on trouve dans la marge de petites marques tracées à l'encre. Après étude, il apparaît que ce sont des signes indiquant une correction à faire au texte écrit sur la ligne correspondante.
Exemples de signes & de corrections :
- ƒ 11 r°, 3e ligne : le scribe a écrit « exaltavit » là où le texte de saint Grégoire porte « exalavit»; le T a été ensuite exponctué.
- ƒ 11 v°, 6e ligne : la correction porte sur la rubrique.
- ƒ 28 v°, 9e ligne : le scribe a écrit « exteria » au lieu de « exteriora »; les deux lettres manquantes furent ensuite inscrites au-dessus du mot.
- ƒ 35 v°, dernière ligne : le scribe a écrit « repredit » au lieu de « reprehendit »; le texte n'a pas été corrigé.
- ƒ 36 r°, 3e ligne : le scribe a écrit « predicti » là où le texte de saint Grégoire porte « prediti »; le C a été ensuite exponctué.
Ces corrections montrent que le texte fut entièrement relu par une tierce personne, et qu'ensuite les scribes ont dû rectifier leur texte.
La relecture a été faite de façon suffisamment attentive pour pouvoir détecter des erreurs comme « exaltavit » ou « predicti ». En revanche, quelques fautes ont échappé : par exemple, ƒ 34 r°, lignes 8 & 9, où il est écrit « samenta » à la place de « sacramenta ».
Reliure
Très bonne reliure XXe siècle, en parchemin teinté, dans le goût ancien. Dans un étui de papier marbré.
Sur le premier plat, inscription XXe s. à l'imitation du XVIIIe s. : « Ce livre etoit a lusage de Henry d'Aspremont évêque de Verdun en 1312». Il s'agit peut-être de la reprise d'une inscription qui figurait déjà sur l'ancienne reliure que la nouvelle a remplacée.
Datation
L'écriture, l'illustration & la composition, analysées ensemble, donnent ce manuscrit au premier quart du XIIIe siècle; les titres courants sont plus tardifs; quant aux armoiries, elles s'échelonnent jusqu'au XVe siècle.
La datation de 1312, inscrite récemment sur le premier plat, est à rejeter absolûment comme époque de l'écriture : elle ne se réfère qu'à l'épiscopat d'Henry d'Aspremont à qui sont attribuées (à tort !) les armoiries intérieures et dont on a pensé qu'il se servit de ce livre liturgique plus d'un siècle et demi après sa réalisation.
Selon l'écriture
Ce manuscrit présente trois écritures au ductus à tendance brisée (dites “gothiques primitives”), suivies, au dernier feuillet, d'une écriture de style plus ancien qui a encore gardé la souplesse et la liberté du ductus carolin. Le fait que cette dernière écriture, due probablement à un scribe âgé, soit placée à la fin du manuscrit, permet de donner comme datation à l'ensemble du volume, la toute première époque où apparaît dans l'écriture livresque le ductus brisé (époque à laquelle les scribes âgés suivent encore le ductus souple qu'ils avaient appris deux ou trois décennies auparavant) : soit, au plus tard, le premier quart du XIIIe siècle.
Les titres courants (en “gothique textura”) sont au plus tôt de la fin du XIIIe siècle.
Selon l'illustration
Les deux lettrines (I & Q) du premier feuillet, indiquent clairement le style du XIIe siècle; mais elles ne sauraient être antérieures au texte. Il s'agit donc d'une oeuvre archaïque, perdurant jusqu'au XIIIe siècle.
Les armoiries du second feuillet sont contemporaines de l'écriture. En revanche, celles des feuillets 28 & 29 sont postérieures; elles ne sont pas de même composition ni de même coloris. On verra plus loin qu'il faut attribuer celles du second feuillet au XIIIe siècle, celles du feuillet 29 au XIVe et celles du feuillet 28 au XVe.
Nature
Cet « Homéliaire & Ordinaire épiscopal » est un livre composé de deux parties :
• un recueil d'homélies, tirées des pères de l'Église :
- pour les principales fêtes de l'année
- pour la fête de deux saints
• trois ordines pour la vie monastique (rituels d'ordinations, issus du Pontifical).
Ce livre est approprié à l'usage de l'évêque : les ordines, en particulier, ne contiennent que ce qui doit être dit par l'évêque (prières consécratoires, oraisons ...); les autres ministres et la schola ayant chacun son livre. C'est pourquoi cet « homéliaire & ordinaire » est le complément naturel & nécessaire des autres livres destinés à la célébration de la Sainte Messe et des sacramentaux monastiques : graduel, lectionnaire, évangéliaire, sacramentaire.
De cette époque & de ce diocèse, ne nous est parvenu qu'un très petit nombre de livres liturgiques. Mais nous n'avons aucun homéliaire-ordinaire de ce genre.
Le présent manuscrit est donc un témoin plus que rarissime : il est unique.
Les homélies sont tirées de • Bède le Vénérable (Nativité du Seigneur, Circumcision, Purification, Rameaux, Dédicace de l'église) • saint Grégoire le Grand (Épiphanie, Septuagesime, Quadragésime, Ascension, Penthecôte, Ste Marie Magdeleine) • saint Augustin (Toussaints) • saint Bernard (Annonciation).
Provenance destinataire liturgique
Malgré sa division en deux parties indépendantes (homélaire & rituel d'ordination), ce livre a une réelle unité. En effet, il fut probablement commandité pour être emporté par l'évêque lorsqu'il se rendait dans une abbaye pour procéder à une ordination abbatiale (il y avait dans le diocèse de Verdun plusieurs abbayes, tant bénédictines que cisterciennes). Comme ces cérémonies se tenaient aux grandes fêtes annuelles, il revenait à l'évêque de se référer aux homélies patristiques, le restant de la Sainte Messe étant assuré par les moines. Aussi a-t-on inséré, avant les rituels d'ordination, les homélies correspondant aux principales fêtes. Ainsi, ce seul livre suffisait à l'évêque pour l'ensemble des cérémonies du jour.
Armoiries
L'écu à la croix (qui pourrait, en soi, être celui de nombreuses familles) est attribué par une note du XVe s., à Jehan ou à Henry d'Aspremont, évêques de Verdun. Leur famille, d'extraction féodale, arborait en effet de gueules à la croix d'argent. On trouve en fait deux évêques de Verdun issus de cette race :
• Jehan d'Aspremont, évêque de Verdun de 1217 à 1224, qui passa ensuite au siège de Metz et mourut en 1238.
• Henry d'Aspremont, évêque de 1312 à 1350.
NB : certains auteurs donnent le nom d'Aspremont à deux autres évêques qui furent toutefois, leur vie durant, connus sous un autre nom : Jehan de Revigny (1289-1296), et Jean de Réchicourt (1297 à 1303).
L'écu au lion est celui de Jehan de Sarrebruche (ou Sarrebrück), évêque de Verdun de 1404 à 1420. Fils de Jean de Sarrebruche seigneur de Commercy, et de Marie d'Arcelles, il devint chanoine de Verdun & de Châlons. Élu évêque de Verdun par le chapitre le 2 juin 1404, il se fit ordonner diacre, prêtre puis évêque la même journée à Reims, et fit une entrée solemnelle dans sa cité épiscopale. Il fit rédiger le détail de ce cérémonial, qui existe encore. Soucieux de l'histoire de son siège épiscopal, il composa un catalogue des évêques de Verdun sous le titre de « Excerptum episcoporum, domini Johannis de Saraponte ». Il fut transféré au siège de Châlons en 1420. En 1429, il fit ouvrir les portes de la ville au roi Charles VII (13 juillet), et assista le souverain comme pair de France lors de son sacre à Reims, en présence de la Pucelle (17 juillet 1429). Il mourut le 30 novembre 1438.
On retrouve ces mêmes armes dans le sceau de Jehan de Sarrebruche à la Bibliothèque nationale.
À cette lumière, on peut attribuer les armoiries de la façon suivante :
- celles du second feuillet : à Jehan d'Aspremont, évêque de Verdun de 1217 à 1224, et commanditaire du manuscrit.
- celles du feuillet 29 r° : à Henry d'Aspremont, évêque de 1312 à 1350.
- celles du feuillet 28 v° : à Jehan de Sarrebruche, évêque de 1404 à 1420.
En effet, Jehan d'Aspremont fit apposer ses armes sur le recto du premier feuillet libre (le feuillet initial étant occupé par l'enluminure). Par la suite, son petit-neveu Henry fit de même dans le corps de l'ouvrage, au jour de la Nativité de la Vierge Marie. Au siècle suivant, Jehan de Sarrebruche, qui s'était intéressé à l'histoire de ses prédécesseurs, identifia les armoiries Aspremont peintes sur ce manuscrit et écrivit de sa main ou fit écrire la note indiquant cette identification. Ne voulant être de reste, il fit à son tour dessiner ses armoiries en face de celles d'Henry.
Scriptorium
Le lectionnaire des saints ne comprend les lectures que de sainte Marie Magdeleine & de saint Nicolas. Il doit donc s'agir de saints particulièrement honorés dans le lieu d'usage de ce manuscrit. Or, il y avait un chapitre Sainte Madeleine à Verdun, et chacun sait qu'en Lorraine saint Nicolas est particulièrement vénéré.
L'enluminure des lettrines du 1er feuillet est l'oeuvre d'un atelier encore presqu'inconnu, que l'on pourrait rattacher soit à l'escritoire de l'abbaye de Saint Vanne, soit à l'escritoire épiscopal. Tant le dessin (le personnage qui grimpe sur la hampe du I) que les couleurs (en particulier le vert si éclatant) sont des éléments nouveaux dans la connaissance que nous avons de l'enluminure verdunoise.
Tout converge donc à attribuer à un escritoire verdunois la réalisation de cet homéliaire-ordinaire, commandé par Jehan d'Aspremont, évêque de Verdun. Il s'agit d'une oeuvre commune à plusieurs personnes (scribes, rubricateurs, correcteurs, enlumineurs), utilisée durant quelques siècles par les évêques de la cité lors de leurs déplacements dans les abbayes de leur juridiction. Notons que ce manuscrit liturgique servit probablement à Jacques de Troyes, évêque de Verdun de 1253 à 1255, et qui devint pape en 1261 sous le nom d'Urbain IV.
Pour conclure dans un langage moderne, disons que ce manuscrit a été fait par les Verdunois pour les Verdunois ...
Nous avons ici une oeuvre majeure de l'enluminure verdunoise, d'autant plus précieuse qu'elle constitue un témoignage presqu'unique d'un atelier encore méconnu de cette bonne cité lorraine.
Nul doute que ce manuscrit viendra, dans les prochaines années, renouveler notre approche des manuscrits à peinture réalisés dans la région mosane.
Crédits photos : Contacter la maison de vente
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