Lot 57
Jean Auguste Dominique INGRES (Montauban 1780 - Paris 1867)
VIRGILE LISANT L'ENÉIDE DEVANT AUGUSTE, LIVIE ET OCTAVIE : TU MARCELLUS ERIS…
Plume et encre noire sur traits de crayon noir, petites reprises à la plume et encre brune, estompe de crayon noir et de mine de plomb, rehauts de craie blanche, lavis gris et touches de lavis jaune sur papier bleu.
Dimensions : 38 x 32,2 cm pour la partie dessinée ; 41,8 x 35,4 cm pour la feuille complète.
Signé et situé au crayon noir en bas à gauche : « Ingres inv. e Pinx. Roma ».
Daté à la plume et encre brune « 1809 » et repassé au crayon noir en « 1819 ».
Indications autographes à la plume et encre brune de l'identité des personnages du drame dans le bas, sous leurs effigies : « Virgile (répété à la mine de plomb) - Livie - Statue de Marcellus - octavie - auguste - mecene - Agrippa ».
Au centre du dessin, pièce collée en reprise du bras gauche de Livie. Pommeau arrière du siège d'Auguste incisé en partie. Deux petites pièces reprenant les pieds du tabouret d'Auguste.
Repentir dans le bas de la toge de Virgile et pour le pied droit.
Essais de plume et encre noire dans la marge.
Etat : Rousseurs. Montage ancien collé sur les marges, en partie arraché. Contrecollé sur un papier blanc lui-même collé sur un carton de fond épais.
OEuvres en rapport.
- Tableau commandé par le général Miollis, gouverneur de Rome, pour sa résidence, villa Aldobrandini, en 1811. Racheté par Ingres et légué à la ville de Toulouse (musée des Augustins). Voir la reproduction en bas de la page 32.
- Seconde version avec variante, entamée en 1814 ; fragment conservé au musée des Beaux-Arts de Bruxelles.
- Huile sur fond de gravure, après 1832, Philadelphie, La Salle College Museum of Art.
- Nombreuses études préparatoires (près de 90 dessins, dont une étude d'ensemble) conservées au musée Ingres à Montauban (voir Papiers d'Ingres, n°5, « Virgile lisant l'Enéide », 1991, catalogue par François de Vergnette) ; trois études au Fogg Art Museum de Cambridge.
- Dessin daté de 1815, localisation inconnue (Delaborde, n° 195, cf. liste dressée dans « Ingres, In Pursuit of Perfection : the art of J.A.D.
Ingres», p.244, cat. exp. Louisville - Fort Worth, 1984).
- Dessin d'ensemble, composition en hauteur, daté de 1822, donné à Marcotte (collection particulière). Proche du tableau de Toulouse.
- Dessin par Louis Dupré pour une gravure, vers 1823 (localisation inconnue).
- Dessin d'ensemble, composition en hauteur, daté de 1830, de l'ancienne collection Coutan, au musée du Louvre (mauvais état).
- Dessin, localisation inconnue (Delaborde, n°198, cf. liste dressée dans « Ingres, In Pursuit of Perfection : the art of J.A.D. Ingres », p.244, cat. exp. Louisville - Fort Worth, 1984).
- Gravure de Pradier de 1832, similaire au dessin Coutan. Dimensions : 58 x 46,9cm pour la composition.
- Calque aquarellé (contrecollé), daté de 1850, ancienne collection Reiset, conservé au Fogg Art Museum, Cambridge. Dimensions : 38,5 x 33cm.. Sans doute calqué d'après le dessin Coutan, pour préparer la gravure au trait de Réveil.
- Gravure au trait de Réveil, 1851.
Le thème de cette composition sera pour Ingres une obsession qui le poursuivra toute sa vie. Tous les éléments du drame le plus terrible y sont réunis ; ils s'imbriquent implacablement grâce au génie de l'artiste, qui réussit le tour de force d'en synthétiser dans son dessin tous les tenants et aboutissants. Le support d'un papier bleu diffuse une teinte lumineuse, fantastique, tandis que la faible lumière du candélabre répand une couche de gouache blanche neigeuse sur les drapés des personnages.
Virgile vient d'interrompre sa lecture de l'Enéide, car l'évanouissement d'Octavie perturbe tous les acteurs, comme saisis d'un effroi glacial ; chacun d'eux est plongé dans des conjectures diverses, selon son approche affective.
Que se passe-t-il réellement ? La scène se déroule peu de temps après la mort de Marcellus, en 23 avant J.-C.
Selon Tibérius Claudius Donatus, grammairien latin du IVème siècle, auteur d'une « Vie de Virgile », le poète qui vient de terminer l'Enéide, en donne lecture à l'empereur Auguste (63 av. J.-C. - 14 ap. J.-C.), entouré de sa soeur Octavie (70-11 av.
J.-C.) et de sa nouvelle femme Livie (59 av. J.-C. - 29 ap. J.-C.). Au fond à droite, derrière l'empereur, Mécène (67-8 av. J.-C.), ami du poète et ministre d'Auguste, et à qui Virgile dédia les Géorgiques ; à ses côtés Marcus Vespanius Agrippa (63-12 av.
J.-C.), général d'Auguste, qui vient d'épouser Julia (39-14 av. J.-C.) fille du premier mariage de l'empereur avec Scribonia, et surtout jeune veuve de Marcellus (42-23 av.
J.-C.), fils d'Octavie, la soeur de l'empereur.
La passion incestueuse d'Auguste pour Julia fut d'abord étouffée, grâce à ce mariage en 25 av.
J.-C., qui donnait à Marcellus l'allure du futur césar. A peine ce dernier disparu, Auguste, fautif du dérèglement de sa fille, la marie avec le vieux et fidèle Agrippa (36 ans de différence d'âge). Audessus d'eux, plantée sur son socle avec la tranquille assurance de sa beauté éternelle, la statue du jeune Marcellus, nu, armé d'un bouclier et d'un glaive.
Virgile, arrivé au Livre VI, vient de déclamer les versets 860 à 886 ; Enée descend aux Enfers avec son père Anchise, où il croise un jeune homme, à qui Anchise prédit sa destinée : « Heu miserande puer ! Si qua fata aspera rumpas ! Tu Marcellus eris - Marcellus date lilia plenis » ; soit « Hélas !. Enfant, cause de tant de larmes, puisses-tu rompre la rigueur des destins ! Tu seras Marcellus.
Donnez-lui les lys à pleines mains… ». A ces mots, Octavie, mère du jeune disparu, s'évanouit et retombe sur les genoux de son frère. Auguste, légèrement penché, comme accablé, d'un signe de la main, semble à la fois bénir sa soeur et demander à Virgile d'arrêter sa lecture. Placée légèrement en retrait et de biais, Livie, fortement soupçonnée d'avoir fait assassiner Marcellus pour favoriser l'accession future de son fils Tibère au pouvoir suprême, reste d'un calme olympien. Tout juste concède-t-elle à la comédie sociale un geste de réconfort en posant sa main sur l'épaule de sa bellesoeur évanouie, mais en gardant son sang-froid légendaire, le bras droit reposant sur le dossier de son siège, le regard dans l'ombre, impavide, dirigé vers le spectateur, presque avec défi, comme si elle se moquait du jugement des mortels. Au fond, Mécène observe avec un rictus l'humble pose de Virgile, stupéfait de l'audace de son ami poète grâce à qui la vérité plane avec autant de force que si elle avait été dite ; les attitudes, les gestes, les regards des protagonistes sont autant d'expressions qui traduisent les sentiments intimes. Près de Mécène, Agrippa, fidèle de l'empereur et nouveau mari de la veuve de Marcellus, observe d'un air ténébreux la machiavélique Livie, soupçonnée du meurtre de Marcellus mais qu'Auguste protège, à la fois tenu par cette femme maquerelle - on dit, entre autres, qu'elle s'occupait elle-même de renouveler les maîtresses d'Auguste - et conscient qu'il ne peut punir ce crime, tant la profondeur de la turpitude, développée par lui-même et favorisée par Livie, les enchaîne. Le jeu des obliques, l'éclairage fantastique, qui va jusqu'à projeter l'ombre de la statue de Marcellus sur le mur du fond, comme un fantôme de ce « Festin des Dieux », les plis serrés des drapés, le mobilier de style antique, le décor à la grecque : tous les ingrédients utilisés par Ingres font de ce dessin un chef-d'oeuvre fantastique.
Le sujet le poursuivit toute sa vie. On peut citer principalement le tableau réalisé à Rome pour Miollis, gouverneur de Rome, vers 1811-1812 (musée des Augustins, Toulouse) ; la seconde version, centrée sur les trois principaux protagonistes (musée de Bruxelles, vers 1814-1819) ; la gravure de Pradier de 1832, basée sur le dessin Coutan du Louvre ; la gravure de Réveil de 1850, basée sur le dessin de Reiset (Fogg Art Musem, Cambridge) ; la version peinte sur un fond gravé pour sa seconde femme (Philadelphie, La Salle College Musem of Art), où Ingres réhabille Marcellus. On relève plusieurs variantes par rapport aux autres compositions peintes ou gravées : - derrière le bras droit de Marcellus, une athénienne sert de brûle-parfum - pas de tabouret derrière Virgile - une table rectangulaire (au lieu de ronde sur les autres versions) derrière Auguste - une bougie différente en haut du lampadaire - les pieds du tabouret d'Octavie rectifiés - le pied gauche de Virgile camouflé sous la tunique.
Notre dessin semble avoir été réalisé après la gravure de Pradier, de 1832, si l'on se réfère aux variantes entre les oeuvres ; et avant 1851, date du dessin de Cambridge ayant servi pour la gravure de Réveil. Plusieurs repentirs et pièces montrent qu'il travaille encore dans notre étude à perfectionner son chef-d'oeuvre.
Pour une vision plus complète du travail d'Ingres sur cette composition, on peut consulter : - Ingres, In Pursuit of Perfection : The Art of J. A. D. Ingres, cat. exp. Louisville - Fort Worth, 1984, pp. 52-59, p. 244.
- François de Vergnette, « Virgile lisant l'Enéide », in Papiers d'Ingres, n°5, 1991-1992, pp. 1-16.
- Georges Vigne, « Dessins d'Ingres, catalogue raisonné des dessins du musée de Montauban », ed. Gallimard-RMN, 1995, pp. 42-57.
- Lettres d'Ingres à Marcotte d'Argenteuil - Dictionnaire par Daniel Ternois, Archives de l'Art français, ed. Jacques Lajet, 2001, Nogent-le-Roi, pp.
233-236.
- Ingres, cat. exp., Paris, 2006, ed. Gallimard-Musée du Louvre, pp. 168-172.
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