Lot 62
Jean-Bernard RESTOUT
Paris, 1732 - 1797
Les Plaisirs d'Anacréon
Huile sur toile
199 x 254 cm
The Pleasures of Anacreon
Oil on canvas
78 3/8 x 100 in.
PROVENANCE
Probablement restée dans les collections de l'artiste jusqu'à sa mort en 1797 ; Didier Aaron, Paris, 1994-95 ; William Doyle (New York), 22 mai 2019, n°1 ; Collection particulière (France).
EXPOSITIONS
Paris, Salon, 1767, no. 149;
Paris, Salon, 1791, no. 250.
BIBLIOGRAPHIE
Stanislawa SAWICKA, "Un dessin de Jean-Bernard Restout pour une peinture disparue," in Gazette des Beaux-Arts, VIème per. (LXXII), 1968, p. 191-94.
Marc SANDOZ, "'Les plaisirs d'Anacreon' de Jean-Bernard Restout," in Bulletin du Musée National de Varsovie, n°1 (1970), p. 23-28.
Jean ADHÉMAR, Jean SEZNEC, Exposition. Paris. Salon de l'Académie royale de peinture et de sculpture. 1759-1781 par Denis Diderot, vol II, 1767, Oxford, 1979 (2nde édition), pp. 204-205.
Jean ADHÉMAR, Jean SEZNEC, Exposition. Paris. Salon de l'Académie royale de peinture et de sculpture. 1759-1781 par Denis Diderot, vol III, 1767, Oxford, 1983 (2nde édition), pp. 284-285.
Else Marie BUKDAHL, Annette LORENCEAU, Salon de 1765 / Diderot, Paris, Hermann, 1984, pp. 271-275.
Didier Aaaron, Catalogue, Paris, Londres, New York, 1994/95, cat. n°10, reproduit.
Christine GOUZI, Jean Restout. 1692-1768, peintre d'histoire à Paris, Paris, Arthena, 2000, p. 169.
Nicole WILLK-BROCART, Jean-Bernard Restout. 1732-1796. Peintre du roi et révolutionnaire, Paris, Arthena, 2017, pp. 143-144, n°28P [ill.].
« La terre noire boit l’onde, l’arbre boit la terre, la mer boit les airs, le soleil boit la mer et la lune boit le soleil : ainsi pourquoi donc combattre mes désirs quand je veux boire à mon tour ? »
Anacréon, Ode XIX
Réalisé à Rome entre 1764 et 1765, Restout envoie immédiatement son tableau afin qu’il ne soit présenté à l’Académie comme morceau d’agrément. Première étape d’entrée à l’Académie royale, l’œuvre fut remarquée dès son arrivée sur les cimaises de l’institution par Diderot qui la mentionna une première fois avant qu’elle ne soit présentée au Salon de 1767 et que l’auteur ne la remarque une seconde fois.
Prix de Rome 1758 avec Abraham conduisant Isaac au sacrifice (perdu), Jean-Bernard Restout était né sous des auspices propices à une carrière artistique toute tracée. Issu d’une lignée prestigieuse de peintres normands, il était le fils de Jean II Restout (1692-1768), petit-fils de Jean I Restout (1666-1702) ainsi que petit-neveu de Jean Jouvenet (1644-1717) et neveu de Noël Hallé (1711-1781).
Enfant, il côtoie cercles artistiques, littéraires et intellectuels, évoluant dans un milieu riche d’émulation. Orphelin de père à dix ans, il est probable que Maurice-Quentin Delatour (1704-1788) le prenne sous son aile, artiste dont il retiendra une capacité à saisir avec finesse la psychologie de ses modèles/personnages qu’il présente dans des attitudes naturelles, prenant soin de leur conférer un aspect naturel comme pris sur le vif.
Après avoir remporté le Grand Prix, Restout intègre l’École des élèves protégés que dirigeait alors Carle Vanloo (1705-1765), peintre qu’il l’influença durablement. Comme il était de coutume, le jeune peintre part pour l’Académie de France à Rome parfaire sa formation. Contrairement à l’usage, il n’est que peu intéressé par l’envoi d’académies et s’attèle rapidement à la réalisation de ce grand morceau d’agrément que nous présentons aujourd’hui. Natoire (1700-1777), alors directeur de l’Académie de France à Rome, écrit au marquis de Marigny (1727-1781), directeur des Bâtiments du roi : « Je crois que vous serez content de son tableau ; il lui coûte bien du temps, et je l’ai vu bien souvent dans des situations qui ne me donnaient pas l’espérance qu’il en pût tirer un aussi bon parti. Je souhaite que ce qu’il fera par la suite ne soit pas inférieur à ce morceau-là ». Comme le souligne Nicole Willk-Brocart, biographe de l’artiste, Jean-Bernard Restout affirme déjà son appétence pour la monumentalité, la sobriété, le faste, les détails précieux et dans la suite de Vien, pour le goût « à la grecque ».
A l’ombre d’une colonnade circulaire, le poète est confortablement installé sur un large lit où l’accompagne Cloé, jouant de la lyre. Dans un vaste format qu’il ouvre sur un ciel et quelques frondaisons derrière l’architecture, Restout déploie toute la gamme de ses talents de peintre, tout aussi capable de travailler le modèle vivant, que la nature morte et les divers matériaux qui les composent ou le paysage qu’il évoque brièvement.
Œuvre ayant fait l’objet d’un lourd travail préparatoire (mentionné par Natoire notamment), elle est extrêmement bien documentée et Willk-Brocart a pu remonter les étapes de sa conception. La première pensée de l’artiste se trouve dans un dessin conservé à Varsovie : dans un espace clos, Anacréon s’y trouve une kylix à la main, joyeux et chantant. Une esquisse en collection particulière présente le poète redressé, plus digne et sur un fond désormais ouvert. Par ailleurs, un portrait d’homme barbu en buste (Fig. 1) rappelle le visage du personnage ainsi qu’un autoportrait du peintre (Collection particulière). Aussi, il ne paraît pas incongru de penser que la tête d’Anacréon dériverait du visage de Restout.
Au fur et à mesure de son élaboration, le peintre semble avoir souhaité anoblir sa composition, lui donner de l’emphase, de la grandeur et peut-être, légitimer la monumentalité de l’ensemble par une dignité accrue des personnages. Comme dans certaines de ses œuvres futures, il montre un goût pour une représentation sensuelle du corps féminin tandis que son personnage masculin arbore une attitude de fierté bien campée.
En ce XVIIIe siècle, l’Antiquité connaît un véritable regain d’intérêt suite notamment à la redécouverte récente des sites de Pompéi et Herculanum. Le thème d’Anacréon inspire de nombreux artistes dont Jean-Philippe Rameau (1683-1764) qui dix ans auparavant, signait un acte de ballet mettant en scène Anacréon et ses deux enfants adoptifs, Cloé et Bathyle (dont nous apercevons la statue en fond). Ces derniers, élevés par le poète, s’aiment et souhaitent s’unir en secret. Apprenant cela, Anacréon ordonne une fête à la fin de laquelle il s’unira à sa fille adoptive ; à la fin néanmoins, ce sont les deux jeunes gens qu’il marie.
Ce thème dans le même temps, paraît comme un clin d’œil anticipé à la vogue des sujets anacréontiques qui naîtra et connaîtra un véritable engouement au XIXe siècle.
Lorsqu’il est présenté au Salon de 1767, Diderot écrit à son propos : « Le tout est d’un ton vrai et suave » . Dans un dessin faisant office de chronique illustrée du Salon, Gabriel de Saint-Aubin (1724-1780) figure la grande composition dans l’une des galeries de l’Académie (Fig. 2). L’œuvre n’est pas vendue immédiatement et Restout la confie à son ami Lagrenée avant qu’elle n’échoie à François Regnault, banquier proche du peintre, qui le vend à sa nièce. Gravée par Jean-Louis Anselin (1754-1823), parue dans les journaux, l’œuvre est tout de même diffusée. Après son Prix de Rome, Les Plaisirs d’Anacréon légitime l’artiste au sein de la dynastie dont il est issu. Si le souvenir rocaille demeure, l’œuvre laisse apparaître les prémices du néoclassicisme dans son thème, la simplicité de la composition et de sa palette mais aussi sa disposition en frise et le choix de certains éléments du décor.
Crédits photos :
Aguttes
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