Lot 124
Jules Verne
L'Île mystérieuse 1875. Cartonnage « personnalisé » vert sapin. 1er tirage, 1er cartonnage concomitant à « la bannière » Lenègre et « aux deux éléphants » Engel.
Etat proche du neuf. Dos sublime, ors flamboyants, superbement frappés. La percaline, sans patine, a conservé intact son givrage d'origine. Ecrasant les rares exemplaires (rouges ou bruns) passés en vente à ce jour, c'est le seul qui atteint cette perfection.
La plaque de cet exceptionnel cartonnage est due au talent d'Auguste Souze travaillant pour le relieur Charles Magnier.
C'est un accident unique dans la longue suite des cartonnages de série qu'Hetzel, depuis les premiers « obus » (1872), se propose d'imposer également pour les volumes doubles des « Voyages extraordinaires », durablement « lancés ». L'éditeur semble ici trahir une hésitation, la tentation d'un retour à la formule séduisante du plat spécial. Certes, le plat « au monde solaire », dit aussi « à la sphère armillaire », constituera également une exception, mais sa splendide composition astronomique concernera les deux titres « cosmiques » de l'oeuvre, formant ainsi une manière de cartonnage de série. Ne parlons pas des « essais » divers de ces années 75-79, à juste titre rares et recherchés, mais dont la présentation, fort peu vernienne, ne pouvait rivaliser avec les splendides plaques emblématiques proposées par Hetzel.
La notion de « cartonnages d'essai », d'usage interne et commercialement stériles, nous a toujours paru être une explication douteuse, flatteuse autant pour le cartonnage que pour l'inventeur de la formule, sinon une pirouette précipitée et trop commode. Remplaçons « d'essai » par « éphémère » sans courir le risque d'injurier la vérité. L'essai n'est jamais qu'un projet et, pour le rester, ne doit pas dépasser le stade de la maquette sur papier. Pousser l'aventure jusqu'à la création d'une plaque nouvelle coûte cher et implique à la fois un choix définitif et la volonté de la proposer dans le commerce. Il paraît aussi illusoire d'avancer l'hypothèse d'un « ballon d'essai » commercial, qui est à rejeter : le sondage des réactions du public est un luxe étranger aux méthodes de vente de ce temps et Hetzel est homme à mesurer ses deniers. Il est, en outre, sans concurrent pour son auteur. Le lancement hasardeux d'une présentation inhabituelle, furtive et souvent inférieure, ne peut donc représenter pour lui que des complications ruineuses. Selon toute vraisemblance, les « grenades » et autres « tulipes » furent des « erreurs » commises ingénument et réparées sans que la décision tardive de les abandonner au profit de l'unité fût nécessairement préméditée. Cette ingrate carrière ne les rend que plus singulières et plus attachantes, mais la tentation est toujours grande de prêter au pragmatique Hetzel des calculs plus savants qu'il n'en pouvait avoir ! Il en va tout autrement pour notre « Île mystérieuse » dont l'achèvement du plat fut peut-être le fruit d'un malentendu entre l'éditeur et son relieur. En cette année 1875, Hetzel fait le point. C'est une année charnière qui voit l'apparition de la première édition illustrée du chef d'oeuvre de Jules Verne, qui correspond aussi exactement à la création de nouveaux cartonnages de série pour lesquels les trois relieurs d'Hetzel sont placés en concurrence : Magnier, Engel et Lenègre.
La tentative héroïque de Magnier de revenir au thème de l'ouvrage - sans doute à la demande d'Hetzel lui-même - fut abandonnée au profit des deux maquettes de série de ses concurrents, plus conformes à la politique de l'éditeur, la « bannière » de Lenègre et les « deux éléphants » d'Engel. On sait que tous deux tireront durablement profit de créations si différentes. La belle composition de Souze sera sacrifiée et Magnier essuiera les plâtres, en dépit de la consolation que représenteront pour lui les nouvelles plaquettes JV-JH. Quelles que fussent les qualités de son enfant, il fut « lâché » par Hetzel, décidément accroché à l'idée des plats de série.
Mais nous ne pouvons que constater que son travail - pour une raison que l'on ignore - fut bel et bien conduit jusqu'à la gravure, et il est hors de doute qu'une très petite quantité de volumes ainsi reliés fut proposée à quelques libraires se fournissant directement au comptoir de l'éditeur (une étiquette de libraire- proche de la rue Jacob- figure sur cet exemplaire), lequel se serait « défaussé » sur place d'un petit stock de pré-série désormais sans avenir. Hetzel s'est-il ainsi modestement dédommagé des frais que lui causèrent, soit un malentendu avec le relieur, soit un changement de cap trop longtemps différé ? Cette hypothèse témoignerait éloquemment de la répugnance de l'éditeur à arrêter sa décision et combien le projet dût l'ébranler. Comme il est probable qu'un impératif analogue l'ait conduit à réparer le préjudice causé à Charles Magnier, le recommandant à l'éditeur Xavier de Lassalle, propriétaire du journal espagnol - mais bien parisien - « El Correo de Ultramar » , avec lequel il avait négocié les droits pour une traduction du roman. Elle sera composée, imprimée et éditée à Paris l'année suivante, en 1876. Quelques exemplaires présentant cette plaque avec le titre en espagnol sont connus, dont l'un d'entre eux fut décrit et commenté par Eric Weissenberg dans le n° 147 du bulletin de la Société Jules Verne.
Quoi qu'il en soit, l'existence de ce plat spécial inattendu, d'une composition inspirée et équilibrée, conçu bien après qu'eût sonné la dernière heure des plaques « personnalisées », est parvenue très tard à la connaissance des amateurs (telle, aussi, celle du « Mathias Sandorf » à la Sphère dorée). Elle resta longtemps ignorée jusqu'à ce qu'un collectionneur célèbre - et regretté - place enfin un rescapé fatigué sous le nez des experts. Quelques frères le suivront, mais dans quel modeste sinon pauvre appareil ! Voici donc revenu devant nous, intact, l'un de ces fils prodigues, l'un des beaux enfants que renia Hetzel ! L'étalon de cet écrin de luxe dans lequel, un moment et par privilège, l'éditeur envisagea de placer l'oeuvre qu'il jugeait être la plus belle de l'écrivain.
Etat miraculeux !
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