Lot 157
Ludovico CARRACCI (Bologne 1555-1619) L'Adoration des rois mages. Cuivre. H.: 36 cm, L.: 26 cm. Restaurations anciennes. Provenance : Plusieurs Adoration des mages données à Ludovico ou Annibale Carracci passent en vente au 18e siècle, parfois sans indication précise permettant de les identifier. - Suivant la tradition familiale, ce tableau appartenait à Madame Agnès Jeanne Julie Froment de Champlagarde (1770-1853), fille de Joseph Froment de Champlagarde des Condamines, bailli de Versailles, qui résidait à l’Hôtel de la Feuillade ; - Probablement vente François Astruc (et à divers marchands), Paris, Hôtel Bulion, le 18 décembre 1817 (commissaire-Priseur Benoit-Antoine Bonnefons Lavialle, expert Charles Elie), n°8 (Une Adoration des mages sur cuivre, 10 sur 14 pouces, sort d'une des premières galeries de Parme ) ; - Par descendance famille Bardon (Jean Bardon 1896-1969), - Puis par descendance jusqu’à nos jours. Ce précieux cuivre inédit est une reprise autographe par Ludovico Carracci de son grand retable (190 x 120 cm), jadis conservé dans la chapelle Gessi de l'église San Bartolomeo di Reno à Bologne (appelé aussi Santa Maria della Pioggia), et détruit pendant la Seconde Guerre mondiale 1. L'atelier familial des Carracci avait reçu la commande de la décoration complète de la chapelle Gessi, située à gauche de l'autel de cette église. Agostino fut chargé de la réalisation du maître-autel représentant l'Adoration des Bergers, tandis que les deux toiles latérales revenaient à Ludovico : l'Adoration des mages et la Circoncision. La majorité des historiens datent cet ensemble des années 1590-95 2. Ces grands formats perdus sont heureusement connus par des photographies en noir et blanc, dont un exemplaire est à la Fototeca Zeri (fiche n° 55088, ill. 1). La composition de notre cuivre est en grande partie identique, comprenant une variante importante, que seul Ludovico pouvait se permettre : l’ajout des têtes de l'âne et du bœuf, situées dans l'angle inférieur gauche du tableau. Ce thème de l’Adoration des mages, très populaire dans toute l’Europe depuis le Moyen-Âge, était aussi très courant sur les retables des églises bolonaises. Ludovico avait pu voir celles de Girolamo de Carpi (Bologne, San Martino), Prospero Fontana (aujourd’hui à Berlin, Gemäldegalerie), Bartolomeo Passarotti (Bologne, Palazzo Arcivescovile), Orazio Sammachini (Crevalcore, église paroissiale), marquées par le maniérisme sophistiqué toscan de Vasari ou des Zuccaro. Notre peintre refuse leurs compositions remplies de nombreuses figures 3, redondantes, et les perspectives palatiales architecturées. Il simplifie et structure de façon frontale et géométrique l’espace : les deux parallèles verticales des colonnes et du roi mage à droite sont rompues par la diagonale qui descend de la tête de saint Joseph à gauche à l’angle inférieur droit. De même, il délaisse les brocarts, les costumes décoratifs et exotiques souvent liés à ce sujet ; chaque personnage est drapé de vêtements d’une seule ou de deux couleurs. Ici, les turbans ou les pièces d’orfèvrerie sont juste réduits à leur seul volume. L’ampleur spatiale du roi mage avec sa barbe blanche rappelle Michel-Ange, Giulio Romano et Pellegrino Tibaldi. L’iconographie claire, facilement identifiable, le clair-obscur marqué, le réalisme des figures et des animaux sont déjà des caractéristiques de la peinture du XVIIe siècle. A cette date, vers 1590, à trente-cinq ans, Ludovico a atteint sa maturité stylistique et trouvé un langage personnel. Il peint son chef-d’œuvre, la Madone avec saint François et saint Joseph (Cento, Pinacothèque) qui présente quelques similitudes avec l’Adoration, comme le vieillard drapé de rouge, la marche ou le soubassement permettant de caler la composition avec un léger da sotto . Formé dans l’atelier de Prospero Fontana, Ludovico voyage à Florence, Parme, Mantoue et Venise, assimilant les influences successives, de Corrège, Titien, Tintoret et Véronèse. Il rentre à Bologne en 1578, travaille aux cotés de ses cousins Agostino et Annibale, chacun poussant l’autre plus avant dans la révolution picturale naturaliste. Ils créent l’Accademia degli Incamminati en 1582, dans le but de promouvoir une peinture basée sur le naturel, l’étude du modèle. Ludovico est un artiste-clef de la transition entre le maniérisme et l’art de la période baroque, il se montre autant à l’aise dans les fresques, les retables de très grand format que dans des petits cuivres raffinés pour des amateurs. Parmi eux, le Mariage de la Vierge (Londres, National Gallery) est daté des années 1590, l’Adoration des bergers de nuit, redécouverte en 2018 (ill.2,39 x 29 cm, collection particulière) légèrement antérieure. On remarquera que les détails des têtes du bœuf et de l’âne à droite se retrouvent à gauche de notre peinture. Les cuivres de l’Annonciation (Gènes, Palazzo Rosso), la Vision de saint François (Chicago, Art Institute) ou la Vierge à l’enfant avec des saints (New-York, Metropolitan Museum) se situent au tout début du XVIIe siècle. L'influence des créations de Ludovico Carracci des années 1590 a souvent été mise en avant : Le Guerchin en reprit, dans ses œuvres de jeunesse, les accords colorés mauves et bleus, Giacomo Cavedone s'inspira de notre composition pour son Adoration des mages, réalisée de 1611 à 1613 pour l'Eglise San Paolo Maggiore à Bologne, puis Giuseppe Maria Crespi pour celle de la cathédrale de Finale Emilia (1730). Nous remercions le professeur Alessandro Brogi d’avoir confirmé le caractère autographe de ce tableau, après l’avoir examiné de visu, et pour les informations qu’il nous a communiquées, utilisées dans la rédaction de cette fiche. Il le publiera dans la revue Prospettiva dans un article à paraître sous le titre “Luce riflessa su un dipinto perduto di Ludovico Carracci”. Œuvres en rapport : - Adoration des mages, Ludovico Carracci, 1590-95, Huile sur toile, 190x120 cm, détruite, autrefois Bologne, Eglise de San Bartolomeo di Reno, Chapelle Gessi. - Adoration des mages, Atelier de Ludovico Carracci (retouché par Michel II Corneille), dessin à la plume et encre, lavis et rehauts de blanc, 22,3x17,9 cm, Paris, Musée du Louvre, Département des Arts Graphiques, n° inv. 7907 (Catherine Loisel, Dessins Italiens du Musée du Louvre, Ludovico, Agostino, Annibale Carracci, RMN, Paris, 2004, p. 140, n°152). - Adoration des mages, Ludovico Carracci, dessin à la plume et lavis de bistre, 21,3x16,3 cm, Paris, Ecole Nationale Supérieur des Beaux-Arts de Paris, n° inv. EBA 83 (Babette Bohn, Ludovico Carracci and the art of Drawing, 2004, fig. 104, p. 231). - Adoration des mages, Francesco Brizio d'après Ludovico Carracci, vers 1594-95, Eau-forte, 18,1x22,1 cm, Bergame, Accademia Carrara, Gabinetto Disegni e Stampe, n° inv. 02357. A la fin de sa vie, en 1616, Ludovico Carracci a peint une autre Adoration des mages de composition totalement différente (Milan, pinacothèque Brera). Signalons qu’il existe aussi une petite version du retable en face dans la chapelle Gessi, La Circoncision (cuivre, 39x31,5 cm), non localisée et d’une qualité inférieure au notre tableau, donnée à un élève de Ludovico, Lorenzo Garbieri (Brogi, 2001, op. cit, vol.1, p.253, n°R9, repr. vol.2, fig. 266). 1 - Alessandro Brogi, Ludovico Carracci, Pittore d’Italia 3, Bozzano Emilia, Tipoarte, 2001, vol. 1, p. 126-127. 2 - Walter Friedlaender, Contributi alla cronologia e all’iconografia di Lodovico Carracci, Cronache d'arte, 3, 1926, 133-147, voir p. 147 ; note 68 ; Heinrich Bodmer, Drawings by the Carraci, Old Master Drawings, 1934, p. 54 ; 1926, p. 147 ; note 68 ; G. Feigenbaum, Ludovico Carracci.A Critical Study of his latter Career and a Catalogue of his Paintings, Princeton University, 1984, p. 229-229, A Brogi, 2001, op. cit. 3 - Il n’est pas possible de savoir si les couleurs étaient les mêmes, on peut en douter, puisque la photo conservée est en noir et blanc. 4 -C’est encore le cas au début du 17e siècle chez un Pietro de Lignis à Rome (1616, musée du Prado).
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27/03/2021
Proposé par BRISCADIEU BORDEAUX
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