Lot 76
Paire de très riche bas d'armoire en marqueterie première partie de cuivre sur fond d'écaille brune, ouvrant à trois portes dont deux vitrées d'époque XVIIIe siècle.
Le dessus de ces meubles, à avant corps, sont plaqués en ébène avec filets de cuivre et écoinçons en cuivre doré.
Ils sont soutenus par un frise d'oves et de dards en bronze doré.
Les battants médians sont ornés d'une marqueterie de rinceaux, d'un médaillon représentant Atlas et Hercule supportant le Monde, avec la devise HIS TUTO CONCREDERE POSSUM, de deux trophées de musique. Sont posées sur des socles à cadres en bronze doré, à marqueterie de croisillons, sur l'un une figure debout représentant Flore et sur l'autre une figure assise représentant l'Abondance. Le tout placé dans un cadre à plates-bandes.
Les portes latérales à rinceaux de feuillage, sont décorées de riches écoinçons à enroulement et à jour, et des entrées de serrures en forme de pelta à têtes d'aigles avec draperie et palmettes, le tout en bronze ciselé et doré.
Elles sont soulignées par une frise de canaux.
Les côtés sont ornés d'un cartouche à angles concaves cantonnés de rosettes en bronze doré à l'intérieur duquel se déploient un riche motif de rinceaux. À la partie supérieure est accrochée une équerre à jour retenue par un nœud de ruban.
Les meubles reposent sur un socle en ébène à filets de cuivre, le milieu en avant corps et cintré, les côtés rectilignes avec carrés aux angles, rythmés de cinq roses d'architecture, portés par six pieds dont quatre en façade, ceux médians en trapèze aplatie, ceux des côtés en boule fuselée, le tout avec calottes de bronze doré. (Restaurations anciennes. Quelques rosaces changées, manques à la marqueterie et parties décollées. L'intérieur garni de tissu).
Deuxième moitié du XVIIIe siècle.
H. 95,9 cm, L. 147,8 cm, P. 39,2 cm.
Provenance
Jean-Baptiste Roslin 1er baron d'Ivry (1775-1839), inventoriés le 12 août 1839, sous le n° 309, dans la galerie de son hôtel du 30, rue Basse du Rempart.
Sa vente, Paris, 8-16 mars 1841, n° 168, achetés par son fils aîné Léopold Roslin, 2ème baron d'Ivry (d. 1884).
Sa vente, Paris, 7 mai 1884, n° 268, adjugés 46 000 francs à L. Davis, de Londres.
Collection de Madame Walter-Guillaume, Paris.
Maurice Segoura, Paris.
Références Bibliographiques :
Peter Hughes, The Wallace Collection Catalogue of Furniture, Londres, 1996, t. II, pp. 541 à 546,
Jean Nérée Ronfort « The Surviving Cabinets on Stand by André-Charles Boulle and the Chronology of the Master », Cleveland Studies in the History of Art, vol. 8, Spring 2004, p. 60.
Jean Nérée Ronfort, « Boulle, les commandes pour Versailles », Dossier de l'Art, n° 124, novembre 2004, pp. 62 et 63.
On ne connaît actuellement de ce modèle de bas d'armoires à trophées de musique et figures sur un socle que six paires, y compris celle présentée.
La première historiquement traçable, et d'un gabarit inférieur aux autres, a été exécutée par André-Charles Boulle pour la Galerie des Conquêtes des princes de Condé au château de Chantilly. Surélevée au sous Louis-Philippe pour s'adapter aux boiseries de la galerie d'Apollon, au château de Saint-Cloud, elle est conservée au Musée du Louvre (OA 5461 et 0A 5466). Les deux meubles sont en première partie.
Deux autres paires, de taille similaire à celle présentée, également surélevées au XIXème siècle, sont aussi conservées au Musée du Louvre (OA 5462, 5465, 5459, 5460).
Elles proviennent de saisies révolutionnaires de l'an II (1793). L'une provient du duc de Brissac et l'autre du duc de Noailles. Néanmoins cette dernière paire ne figure pas dans l'inventaire après décès de son père, le deuxième maréchal duc de Noailles, ministre d'État, réalisé en 1766. Chacune de ces paires possède un meuble en première partie et un pendant en contre-partie.
On note entre la paire de Chantilly et ces dernières de notables différences d'exécution qui ne tiennent pas à leur différence de taille. En effet, par exemple, sur la paire de Chantilly, au niveau des écoinçons des portes vitrées la marqueterie supérieure et inférieure des ventaux est interrompue par un petit triangle de cuivre, alors que sur les deux autres paires ce détail n'est pas présent. De même les fausses entrées de serrures des bas d'armoire de Chantilly ne sont pas percées à l'inverse de toutes celles qui sont connues.
La quatrième paire, les deux meubles en première partie, estampillée J. F. Delorme, conservée à la Wallace Collection de Londres (inv. F 386-7), longtemps présentée comme une œuvre de Boulle réparée par Delorme, a définitivement été exclue du corpus des œuvres du maître et rendue à son signataire.
Les deux autres paires semblent avoir longtemps vécu ensemble.
Il s'agit de celle présentée, et d'une autre également en première partie, appartenant à une collection suisse, que nous n'avons pas examinée.
Elle ne se différencie de la nôtre que par une de ses figures, et par les rosaces extérieures des pieds, mais elle est la seule autre connue à posséder le médaillon d'Hercule retenue par un ruban. Pour autant on ne peut préjuger de leur exécution simultanée.
En revanche, on peut les reconnaître dans le numéro 309 de l'inventaire après décès du baron d'Ivry « Quatre meubles à trois portes, la porte du milieu marqueterie pleine et les deux autres vitrées, garnis de cuivre doré, dessus de marbre granit, prisés trois mille francs », puis on les suit ensuite presque continûment.
Ces meubles placés dans la galerie de l'hôtel de la rue Basse du Rempart constituent l'item des meubles évalué le plus cher. Lors de la vente qui suivit, le 8 mars 1841, ils furent catalogués sous le même numéro 168, mais séparés au moment des enchères, une paire fut adjugée 3 500 francs et l'autre 3 480 francs. On ne sait laquelle acheta Léopold, 2ème baron d'Ivry, mais on sait qu'il se fit adjugé d'autres lots dont une pendule provenant du Salon des Bronzes, et deux candélabres sur pied de marbre bleu turquin.
La présence de dessus de granit ne doit pas surprendre. En 1818, en trouve deux paires de bas d'armoires d'1 m 63 cm de long couvert de garnit noir chez Madame Le Rouge. De même, ceux de la Wallace Collection ont conservé leur dessus de brèche violette, alors que le dessus est plaqué en ébène à filets. Les cabinets bas du baron de Breteuil, formant auparavant des hauts de cabinet, étaient aussi plaqués en ébène à filets sur le dessus. Celui aujourd'hui à Versailles a été raboté, en 1810, par la veuve Gauthier sur ordre du Garde Meuble impérial. En revanche son pendant du Cleveland Museum of Art a conservé, sous un marbre, son dessus en ébène à filets de cuivre.
Si nous ne pouvons pas voir, dans l'état actuel des choses, dans les pièces présentées des œuvres sorties de l'atelier d'André-Charles Boulle, en revanche elles ne sont pas tardives dans le XVIIIème siècle.
Elles pourraient parfaitement provenir de l'atelier d'artistes qui se firent une réputation dans la restauration ou la répétition de l'œuvre du maître, comme Étienne Levasseur, maître seulement en 1767, mais déjà actif lors de son mariage, en 1748, avec Marie-Louise Marchand, fille d'un ébéniste fournisseur de la Couronne, ou comme Philippe Montigny, maître en 1766, et actif bien avant, l'un et l'autre ne pouvant signer avant leur réception à la maîtrise.
Le goût pour les meubles d'André-Charles Boulle ne connut jamais d'éclipse, et la demande à leur propos, comme pour les tableaux de Dürer, ne cessa jamais.
Ils sont le symbole de la richesse, de l'opulence et du pouvoir. Napoléon se plut à s'en entourer, utilisa deux des grandes armoires qui sont aujourd'hui au Louvre, celle de M. de Fontanieu et celle du baron de Breteuil, et fit acheter pour sa chambre à Fontainebleau deux bas d'armoire dans le goût de Boulle. À partir de la Révolution, les meubles de Boulle furent abondants, grâce aux saisies révolutionnaires dans les lieux du pouvoir. Quant aux autres, pour la plupart, après avoir orné les demeures des riches financiers européens et de la noblesse anglaise, au cours du XIXème siècle et d'une partie du XXème, ils ont pris le chemin des États Unis ou de la Russie.
Cet engouement qui perdure sans interruption depuis la mort de Boulle devait naturellement dès après celle-ci conduire à des répétitions de ses œuvres. Les meubles présentés, qui ne se différencient guère en qualité des paires des ducs de Noailles et de Brissac, en sont l'expression parfaite.
Il s'agit du modèle le plus achevé de bas d'armoire que Boulle ait jamais créé, le plus accompli et le mieux équilibré.
Les bas d'armoire présentés sont une des deux paires de cette période encore en mains privées.
Réalisés à une époque où les artistes avaient pu le connaître, et en tout état de cause, connaître certains de ses fils - le dernier mourut en 1754 -, réalisés tout les deux en première partie, la plus coûteuse, ils constituent l'épitomé d'un goût que les siècles ont toujours approuvé. Les prix importants qu'ils atteignirent en 1841 et 1884 en constituent la preuve la plus éclatante.
Jean-Baptiste Roslin d'Ivry (1775-1839)
Jean-Baptiste Roslin, fait baron d'Ivry (pour Ivry-le-Temple en Picardie) le 19 décembre 1809, par Napoléon Ier, petit-fils du célèbre fermier général et grand collectionneur, parvint à sauver de la tourmente révolutionnaire la totalité des biens qui lui avait été échu en héritage.
Dans son hôtel de la rue Basse du Rempart, les sculptures et meubles ouvragés, les armures, les armes, les émaux du Moyen-âge et de la Renaissance, voisinaient avec des meubles de Boulle ou dans son genre, des porcelaines de Chine montées en bronze sous Louis XV, de divines productions de Sèvres, des meubles meublant et des bronzes d'éclairage de l'époque impériale.
Grand chasseur, il fut aussi un amateur et un esthète dans tous les sens de ces termes.
Il s'adonna à la peinture et ne put résister à la tentation, comme quelques autres, de présenter ses œuvres au public. Peintre amateur, il appartenait au cercle de Malmaison, puisqu'au salon de 1808 il exposa, sous le nom de « Rollin d'Ivri, amateur » « un couronnement de l'impératrice, effet de clair obscur », avec la mention « ce tableau appartient à l'impératrice », dont il est difficile d'imaginer qu'il ne fut autre chose qu'un présent.
Il participa aussi aux salons de 1804 et de 1812, ici avec un paysage en lisière de forêt.
De son fils Léopold, 2ème baron d'Ivry, Democède dans sa « Chronique des Ventes » de la Revue des Arts Décoratifs, écrivit lors de sa vente après décès en 1884 « Le baron d'Ivry était un collectionneur de vieille roche.
Il avait su conserver précieusement ce qui lui venait de ses pères et acheter à la bonne époque des objets choisis avec un goût exquis. On pourra juger aisément par la faveur avec laquelle le public de délicats et de millionnaires a accueilli ce qui était offert.».
André-Charles Boulle (1643-1732) atteignit très tôt à une juste réputation pour la qualité de ses marqueteries de fleurs exubérantes en bois précieux. C'est à ce titre qu'il reçut, de Louis XIV, en 1672, un premier logement aux Galeries du Louvre, et c'est la même année qu'est enregistré un premier paiement pour ses travaux à Versailles.
Il se spécialisa rapidement dans la marqueterie de métal et d'écaille, utilisant aussi la corne bleue. C'est en marqueterie d'écaille et de laiton qu'il réalisa son plus grand chef d'œuvre aujourd'hui disparu, le cabinet des Glaces du Grand Dauphin à Versailles, où tous les lambris furent recouverts par ses soins. Sa clientèle fut immense, ses œuvres coûteuses au-delà de l'imaginable, à part les grands cabinets de Cucci que la postérité apprécia moins que les siens, car ceux de Cucci furent rapidement dépecés.
Il travailla selon l'expression protocolairement consacrée pour la Cour et la Ville. Le Roi, la Reine et de nombreux princes et princesses du Sang, différents princes allemands, dont les Électeurs de Saxe, de Bavière et de Trèves, et le roi Philippe V d'Espagne lui passèrent des commandes. Presque tous les financiers installés dans les hôtels de la toute nouvelle place Vendôme en firent autant.
Malgré les aléas de sa vie et incendie de ses ateliers en 1720, il continua de diriger son entreprise et de toujours faire évoluer son style avec un égal génie.
Il resta un incessant créateur jusqu'à sa mort à l'âge de 89 ans, célèbre et admiré de ses contemporains.
Important pair of Louis XIV cabinets in première partie brown tortoiseshell and brass marquetry, second part of Eighteenth Century from the collection of Baron Roslin d'Ivry.
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Mobilier classique
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