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Lot no. 3
Auguste RODIN (1840-1917) Triple portrait de Nourye de Rohozinska, héroïne des Désenchantées de Pierre Loti, Entre juin et septembre 1906 Graphite, estompe, aquarelle, gouache et rehauts de plume et de lavis d’encre noire sur papier vélin filigrané Annoté au graphite, sur le côté droit : Jamais une femme n’eut (...)/ la terre lui lègue (?) sa puissance. 32 x 25 cm Provenance : Ancienne Collection Le Mancel Drouot, Maitre Alphonse Bellier 20 mars 1950, sous le lot 87 Collection particulière, Paris Bibliographie : Cette œuvre sera incluse au catalogue raisonné en cours de préparation par Mme Christina Buley-Uribe. Sous le nº 151101. L’authenticité de cette œuvre a été aimablement confirmé par Madame Christina Buley-Uribe. Nous remercions Madame Christina Buley-Uribe de nous avoir confirmé l’authenticité de cette œuvre. Ce rare dessin est à rattacher à la série de portraits que Rodin fit de Nourye de Rohozinska (1885-1965). Avec les portraits de Victor Hugo, de la journaliste Séverine et l’importante série du roi du Cambodge Sisowath, les portraits de la jeune turque Nourye Neir-El-Nissa (qui épousera le compositeur polonais Ladislas de Rohozinski) sont parmi les plus nombreux et les plus aboutis de l’artiste. Il dira lui-même qu’avec l’âge, il prit le « goût de l’Orient » et ce goût « ne disparaîtra pas sans des renouvellements...inspirateurs. » On compte environ une dizaine de dessins d’après Nourye, exécutés en 1906, dont la plupart est conservée au musée Rodin. Les circonstances précises de la rencontre de Rodin et de Nourye sont connues grâce aux mémoires déposées par le petit-fils de Nourye aux archives du musée Rodin. Cela se passe au mois de juin, lors d’un déjeuner mondain chez Juliette Adam, à l’abbaye de Gif. La jeune femme est placée entre Rodin et Maurice Barrès. Rodin se montre charmant, lui propose de visiter le Louvre, etc. Parmi les invités, Pierre Loti, qui fera de Nourye l’une des protagonistes de son roman Les Désenchantées. Nourye et sa soeur Zennour, filles d’un fonctionnaire d’Abdulhamid II, dernier sultan ottoman, sont depuis quelques mois les coqueluches d’une intelligentsia parisienne, fascinée par l’aventure des deux jeunes femmes. Leur histoire est, pour le moins, romanesque : afin d’échapper à un mariage imposé, Zennour entraîna sa sœur dans un périple qui les conduisit du harem hermétiquement clos de leur enfance à une vie libre et exposée en Occident. La presse française se fait l’écho de leur histoire, en particulier le Petit Journal qui en fait la une dans son numéro du 4 février 1906, sous le titre : Un scandale à Constantinople. On apprend dans les mémoires de Nourye que Rodin est d’abord frappé par sa beauté italienne, qu’il compare à celle des femmes de la Renaissance. Il propose de faire son portrait, alors qu’elle se considère comme une Turque « insignifiante ». Les séances de pose se déroulent entre juin et septembre. Les portraits au crayon, rehaussés d’aquarelle et de gouache représentent parfois la jeune femme au poing levé, ce qui est peut-être le signe de son insoumission à la tradition ottomane. Notons que Rodin dessine deux fois le visage sur la même feuille, ce qu’il fait aussi dans les portraits contemporains du roi du Cambodge et des ministres de sa délégation, rencontrés à Paris au même mois de juin. Certains portraits sont présentés tête-bêche comme des cartes à jouer. Dans les portraits de Nourye, le double portrait semble avoir une signification particulière : l’aventure de la jeune femme est en effet intimement liée à celle de sa soeur Zennour. C’est d’ailleurs un double portrait de Nourye par Rodin qui apparaît en illustration du livre queZennour publie en 1913, qui décrit sa désillusion du monde occidental : A Turkish woman’s european impressions by Zeyneb Hanoun, heroine of Pierre Loti’s novel «Les Désenchantées». Notre Triple portrait CRDR151101 de la collection Le Mancel — en fait un double portrait avec une esquisse — est peut-être à interpréter en ce sens. Il s’agit, à mon avis, d’un des dessins les plus importants et les plus forts de la série, montrant une jeune femme à la fois décidée et mélancolique. Dans plusieurs dessins, on retrouve le lavis d’aquarelle, teinté d’une gouache légère, créant un effet gris-bleuté caractéristique : c’est ainsi que Rodin interprète le voile des Ottomanes, laissant deviner par transparence les traits délicats du visage, mais occultant la couleur de la peau et la chevelure. Ce qui est frappant dans le dessin de la collection Le Mancel est que ce voile bleu recouvre plus de la moitié de la feuille, séparant ainsi le portrait du bas et celui du haut. Dans la partie supérieure, la jeune ottomane est de face et voilée. Rodin a renforcé ce portrait à la plume et à l’encre noire, et insiste sur le voile en ajoutant un trait de pinceau noir sur la bouche. Dans la partie inférieure, Nourye apparaît au grand jour, sans voile, avec sa carnation rose pâle et sa chevelure brune, comme dans le double portrait au poing levé. C’est pourquoi je propose d’interpréter ce dessin comme le portrait à deux versants d’une personnalité hors du commun, issue à la fois du monde reclus des musulmanes de l’empire ottoman et aspirant, en même temps, à la liberté d’esprit des féministes de son temps. Rodin offrit plusieurs de ses dessins à la jeune femme. Dans ses lettres, il feint la modestie et se montre toujours flatteur à son égard : Mon travail, lui dira-t-il, garde la saveur des modèles. Ou encore : Je vous ai envoyé des dessins bien nuls, trop éloignés de votre originale beauté, mais la seule qualité (c’est que j’ai pensé au modèle) que j’y trouve. Commentaire de Mme Christina Buley-Uribe – Christina Buley-Uribe, «Nourye de Rohozinska », Mes soeurs divines. Rodin et 99 femmes de son entourage, Paris, éd. du relief, 2013, p. 332-338. – Christina Buley-Uribe, « Le point extrême de son oeuvre », Rodin. Dessins et aquarelles, Paris, éd. Hazan, 2006. – Claudie Judrin, « Un portrait », cat. exp. Rodin Dessins et aquarelles des collections suisses et du musée Rodin, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 1994, p. 85.
Pictures credits: Contact organization
Drawings, watercolours and pastels
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