Lot no. 93
BOÈCE. De Consolatione Philosophiæ. À la suite : Expositio quinque librorum De Consolatione Philosophie. Colophons datés de 1423.
145 ff. dont 10 blancs, soit 11 sénions et un septénion. Le feuillet de garde, appartenant au premier cahier, a été découpé, le talon qui en subsiste portant trace de mentions manuscrites postérieures à la rédaction du volume. Réglure à la mine de plomb.
Reliure à rabat en parchemin de remploi provenant d'un acte de l'antipape Jean XXIII daté de mars 1415 à Constance, pièces de cuir brun au dos servant de nerfs, doublures de renfort en papier provenant de manuscrits scolaires de l'époque, portant des « versus memoriales » (aide-mémoire versifiés) concernant la grammaire, l'histoire et la médecine ; fonds de cahiers en parchemin de remploi provenant d'un manuscrit musical.
Quelques commentaires interlinéaires d'une autre main sur les premiers feuillets.
Coutures fragiles : cahiers se déchaussant, le premier et les 2 derniers détachés ; trace d'étiquette dans l'angle supérieur droit du premier feuillet, quelques mouillures maginales.
MANUSCRIT DE LA MAIN D'UN MEME SCRIPTEUR NOMME, PIERRE TOULLET, AVEC 4 COLOPHONS SIGNES DATES du 4 au 30 mars 1423, 1422 v.s. (ff. 92 v°, 106 r°, 133 v°, 142 v°) et 2 signatures (ff. 9 v°, 41 r°). Ce scripteur ne maîtrisait pas le grec, et restitua par exemple en translittération latine fautive la citation grecque d'Homère au début du deuxième poème du livre V. L'un des présents colophons a été recensé par les bénédictins du Bouveret sous le n° 15953, d'après le catalogue de la seconde vente du fonds de librairie de Lucien Gougy en novembre 1934 où le manuscrit avait figuré sous le n° 613. Il serait tentant de rapprocher ce « Petrus Toullet » avec le moine du même nom qui, fils d'un boucher de Douai, entra très jeune à l'abbaye d'Anchin, voisine de la ville, sous l'abbatiat de Jean de Batterie (1414-1448), s'y distingua dans les études, y devint prieur claustral, puis y fut abbé de 1449 à 1464. Un recueil de décrétales manuscrit du XIVe siècle provenant de cette abbaye d'Anchin et actuellement conservé à la Bibliothèque de Douai (n° 596 du catalogue), porte un ex-libris manuscrit d'un Pierre Toullet, en français, dans la même orthographe. L'examen des papiers du présent manuscrit ne s'oppose pas à cette attribution, au contraire. Les deux premiers papiers ne sont pas décisifs : l'un, filigrané à la cloche, est proche du n° 4082 de Briquet (cahier 1, et partie du cahier 2) et l'autre, filigrané au dauphin (partie du cahier 2, cahiers 3 et 4, partie du cahier 5, et cahiers 7 à 12), est absent de l'ouvrage de Briquet. En revanche le troisième papier, filigrané au chat (partie du cahier 5 et cahier 6) présente une variante non recensée du n° 3557 de Briquet qui mentionne de nombreuses autres variantes, presque toutes du Nord de la France actuelle et de Hollande, dont une de Douai en 1414.
BOECE. DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIE, ff. 1 r° à 63 r°, sur une colonne justifiée au format 17 x11 cm au plus large pour la prose.
Texte comprenant les 4 premiers livres complets, et s'interrompant au milieu du troisième texte en prose du cinquième et dernier livre : « ... ita cum quid futurum novi id ipsum futurum esse necesse est ; sic fit igitur ut eventus ».
EXPOSITIO QUINQUE LIBRORUM DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIE, ff. 74 r° à 142 v°, sur 2 colonnes de format 17 x 5,5 cm.
Incipit : « Laudamus et sapientem propter habitum, primo Ethicorum et est quasi... » (f. 74 r°). Première glose : « Carmina qui quondam, hiis visis procedendum est ad formulam tractatus... » (f. 76 v°). Glose du chant IX du livre III : « O qui perpetua, hic ponitur in isto metro [quod] invocat divinum auxilium... » Le texte de cette « expositio », complet, juxtapose des gloses de citations choisies extraites successivement des cinq livres. L'auteur cite l'Éthique d'Aristote, la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin, Symonides, les Tusculanes de Cicéron, etc. Ce texte ne correspond à aucun des commentaires recensés par Pierre Corcelle en 1939.
En fin de volume, toujours de la même main, sont transcrits deux textes de piété : HYMNE Psalterium beatæ Mariæ, ff. 143 r°-145 r°. Texte recensé sous le n° XIII dans le vol. XL des Analecta hymnica Medii ævi. — ORAISON « Deus qui es sanctorum tuorum splendor mirabilis atque [lapsorum] sublevator inenarrabilis... », ff. 145 r°.
ORNEMENTATION DE L'EPOQUE, d'une main non professionnelle, principalement appliquée au texte de l'œuvre de Boèce. Soit 4 GRANDES LETTRINES au début des 4 premiers livres de La Consolation de Philosophie : la première ornée de motifs végétaux à l'encre brune et rouge avec rehaut de peinture bleue (f. 1 r°), la seconde à motif de dragon affrontant 2 soldats, travaillée à l'encre brune et rouge ainsi qu'à la peinture bleue et rouge, (f. 10 r°), la troisième rehaussée à l'encre rouge (f. 21 v°), et la dernière à motif de dragon, à l'encre rouge (f. 41 v°) ; ENVIRON 40 MOYENNES LETTRINES à l'encre rouge, dont 5 à motif de poisson ; DECORS FLORAUX, surmontant les premiers mots de 8 parties (ff. 10 r°, f. 21 v°, à l'encre brune et rouge, ou à l'encre brune seule, ff. 32 r, 85 v°, 86 r°, 97 r°, 98 v°, 134 r°).
UN DES DEUX DERNIERS CHEFS-D'ŒUVRE LITTERAIRES DE L'ANTIQUITE LATINE avec les Confessions de saint Augustin (Pierre Courcelle), la Consolation de Philosophie est un ouvrage mixte en cinq livres alternant prose et vers d'une grande beauté (« mètres »), et s'avère également UNE SOMME PHILOSOPHIQUE A RANGER PARMI LES PLUS IMPORTANTES PIERRES DES FONDATIONS DE LA PENSEE MEDIEVALE (Nicolas Lenoir). Véritable « classique des classiques », cette synthèse admirable fut utilisée comme manuel scolaire par des générations de maîtres et d'élèves.
Écrit en captivité, l'œuvre se présente comme un dialogue entre l'auteur en quête d'une consolation, et le personnage allégorique de Philosophie qui lui expose sa théorie du bonheur, fondé sur la nécessaire connaissance de soi, la considération de la fin des choses et des lois qui gouvernent le monde, la distinction entre les faux biens dont il faut se détourner et le Souverain Bien qu'il faut rechercher, la démonstration de la Providence, du libre-arbitre et de la perpétuité du monde.
UNE ŒUVRE LARGEMENT DIFFUSEE A L'INFLUENCE DIRECTE OU INDIRECTE DURABLE. C'est Alcuin, initiateur de la réforme culturelle carolingienne qui, séduit par l'intelligence pédagogique de l'ouvrage, mais aussi par sa doctrine morale, politique et philosophique, qui imposa la Consolation de Philosophie comme l'ouvrage de référence des maîtres et des étudiants, s'appuyant sur les sept arts libéraux de l'Antiquité. Cependant Alcuin gauchit la lecture de cet ouvrage essentiellement laïque, et en imposa une interpretatio christiana, identifiant la figure de Philosophie à la Sagesse chrétienne.
La Consolation de philosophie fut alors universellement lue en Occident, et reçut de nombreuses gloses, surtout aux XIIe et XIIIe siècle, sur les plans philologiques, linguistiques, rhétoriques, dialectiques, philosophiques, historiques, géographiques, mythologiques, scientifiques... Elle fit en outre l'objet de diverses traductions en langues vernaculaires, dont une en français vers 1300 par Jean de Meun, l'auteur du Roman de la Rose. Si l'œuvre perdit un peu en influence dans les débats intellectuels à partir des XIVe et XVe siècles, sa diffusion ne faiblit pas, accompagnée encore de nouveaux commentaires, et son prestige demeura inentamé : le roi Charles VIII en fit réaliser huit manuscrits enluminés.
UN FERMENT PHILOSOPHIQUE ET UN GERME D'HUMANISME. Faisant preuve d'une grande indépendance d'esprit dans tout son Œuvre, Boèce s'attacha toujours à ne traiter de sujets touchant à la théologie qu'avec les armes de la raison. Par ailleurs, si les trois premiers livres de la Consolation de Philosophie offrent un classique de la fiction littéraire moralisante dont les préceptes s'accordent sans peine à l'idéal moral chrétien, les deux suivants contiennent en revanche une vision du monde, une cosmologie héritée de la philosophie grecque fort éloignée de la doxa catholique médiévale. Ceci embarrassa les commentateurs qui choisirent soit d'avertir les lecteurs voire de condamner certains passages, soit de travestir la pensée de Boèce sur le points les plus problématiques, soit encore de la considérer plus simplement comme une clef ouvrant à la philosophie antique. Certains s'en servirent pour défendre leurs théories platoniciennes, comme les philosophes chartrains du XIIe siècle : doctrine de la préexistence, de la réminiscence, du Destin, du libre-arbitre... Certains aspects hétérodoxes de la Consolation de Philosophie se retrouvent chez Guillaume de Conches, Remi d'Auxerre, saint Thomas d'Aquin (qui, contre les augustiniens, suivit par exemple Boèce sur l'idée de perpétuité du monde), mais aussi chez Luther ou Leibniz.
PERSONNAGE ESSENTIEL DE LA PREMIERE RENAISSANCE INTELLECTUELLE EN OCCIDENT, Anicius Manlius Severinus Boethius, dit Boèce, naquit dans une grande famille patricienne vers 470 de notre ère. Après des études de philosophie à Athènes et peut-être à Alexandrie, il épousa en 485 la fille du consul Symmaque (préfet de Rome et prince du Sénat), et devint lui-même sénateur et patrice en 500 puis consul en 510. Le roi ostrogoth Théodoric, qui avait passé son enfance à Constantinople, fit de sa capitale Ravenne un centre de culture byzantine, et prit Boèce comme ministre (« magister officiorum ») en 522. Celui-ci s'attela à la tâche de rénover les études de son temps, mais ses contacts culturels et intellectuels avec Constantinople lui valurent d'être accusé de conspiration : sur ordre du roi, en 524, il fut incarcéré à Pavie puis exécuté.
SES TRAVAUX EMBRASSERENT LA QUASI-TOTALITE DE LA « MATIERE A PENSER » ALORS DISPONIBLE ET EXERCERENT UNE INFLUENCE FORTE ET DURABLE. Traducteur et penseur original, Boèce s'attacha à transmettre la pensée grecque aux Latins, en cherchant à concilier une orthodoxie catholique militante et un néo-platonisme authentique (lui-même tentative de conciliation du platonisme et de l'aristotélisme), et ce avant le coup d'arrêt de la politique antiphilosophique menée par l'empereur Justinien. Ainsi, il fut à la fois un philosophe néo-platonicien à part entière et un théologien catholique convaincu dont les traités ont imprégné l'ensemble de la pensée médiévale. « Métaphysicien profond, Boèce a exprimé les grandes lignes d'une distinction porteuse de toute la tradition onto-théo-logique, la différence entre l'être et l'étant, que, dans Sein und Zeit (L'Être et le temps), M. Heidegger a désignée sous le titre de "diffrence ontologique" » (Alain de Libera). Ses traductions des œuvres logiques d'Aristote et ses propres travaux sur le sujet furent jusqu'au XIe siècle « la grille de lecture obligée de la sémantique et de la syntaxe logiques aristotéliciennes » (Alain de Libera). Son œuvre scientifique n'eut pas moins d'importance : il considérait le quadrivium, c'est-à-dire l'acquisition de l'arithmétique, de la musique, de la géométrie et de l'astronomie comme la base indispensable de tout enseignement philosophique, et il traduisit et commenta de nombreux traités. Ses traités d'arithmétique furent étudiés jusqu'au XVe siècle et ses travaux sur la musique conservèrent une influence jusqu'au XVIIe siècle. Boèce joua donc un grand rôle dans la formation intellectuelle et esthétique de l'Occident, promouvant la conception d'une harmonie mathématique et musicale de l'univers, inspirée par le courant pythagoricien, avec dimension morale de teinte stoïcienne : la beauté apparente vaut moins que l'harmonie profonde, réglée par la Raison divine. Ce désir d'instaurer un équilibre entre raison et sensibilité influença grandement le programme intellectuel du Moyen Âge finissant, et se retrouve par exemple dans le Banquet de Dante. « Ce qui fait la grandeur encore actuelle de Boèce, c'est d'avoir su médiatiser et proposer comme modèle à l'intellectuel médiéval un rationalisme rigoureux, aussi bien dans sa philosophie que dans sa théologie » (Nicolas Lenoir)
UN ANCETRE MYTHIQUE DE LA PENSEE OCCIDENTALE. Il est loisible de « supposer que, par son exigence rationaliste et sa sincérité touchante à démontrer le Bien, le "dernier des Romains" s’imposa comme un modèle, une sorte de patron laïc, à tous ceux qui. à partir des XIIe et XIIIe siècles surtout, cherchèrent les voies d’un bonheur purement philosophique [...] Un esprit d'une curiosité universelle, translateur et créateur, informant un individu vivant un drame intellectuel et théologique, le drame de la théodicée : tel Boèce apparaissait-il, tel sans doute séduisait-il les penseurs et justifiait-il leur existence toujours plus affirmée, dans ou hors de l'Église, à la manière d'un ancêtre mythique » (Nicolas Lenoir)
ANALECTA HYMNICA MEDII ÆVI, vol. XL (Psalteria rhytmica), Leipzig, O. R. Reisland, 1902. — BENEDICTINS DU BOUVERET. Colophons de manuscrits occidentaux des origines au XVIe siècle. Fribourg, Éditions universitaires, t. V (Spicilegii Friburgensis subsidia, n° 6), 1979. — BIBLIOTHEQUE DE M. LUCIEN GOUGY. Paris, Hôtel Drouot, 2e vente, 7-9 novembe 1934. — BRIQUET (Charles-Moïse). Les Filigranes. Leipzig, Karl Hiersemann, 1923. — COURCELLE (Pierre). « Étude critique sur les commentaires de la Consolation de Boèce (IXe-XVe siècles)", dans Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, Paris, Vrin, n° XIV, 1939, pp. 5-140. — Chrétien DEHAISNES. Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements. Paris, Imprimerie nationale, vol. VI (Douai), 1878, pp. 366-367, n° 596 (notice sur le recueil de décrétales avec ex-dono de Pierre Toullet). — ESCALLIER (Eugène-Alexis). L'abbaye d'Anchin, 1079-1792. Lille, L. Lefort, 1852, pp. 221-227. — LENOIR (Nicolas). « Boèce et La Consolation de la Philosophie au Moyen Âge », dans La Consolation de la Philosophie de Boèce, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2004, pp. i-xxiv. Consultable sur internet à l'adresse https://books.openedition.org/purh/6641?lang=fr#ftn20. — LIBERA (Alain de). La Philosophie médiévale, Paris, 1993. — LIBERA (Alain de). La Philosophie médiévale. Paris, PUF, 1993, pp. 248-258.
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