Lot no. 226
École alsacienne, entourage du Maître des Ronds de Cobourg, entourage du Maître ES, entourage de Martin Schongauer, vers 1460.
Vierge de tendresse,
Huile sur panneau de chêne
Dimensions : 45 x 30,5 cm.
Fiche complète : https://www.aucties.com/une-exceptionnelle-vierge-de-tendresse-alsacienne-presentee-aux-encheres
Provenance :
- Vente Koller, Zurich, 20/03/2007 lot 3002, comme "Entourage de Martin Schongauer, vers 1500", vendu 118.750 francs suisses (frais compris) (soit 73.616 euros de 2007, soit 96.220 euros de novembre 2023).
- Vente Mercier, Lille, 10/10/2010 lot 187, comme "Ecole alsacienne de Haguenau, du XVe siècle", vendu 79.381,90 euros (frais compris) (soit 98.267,74 euros de novembre 2023)
- Collection privée, Haguenau.
L'oeuvre que nous avons le plaisir de présenter à la vente est un rare témoignage de ce foyer artistique foisonnant que fut l'Alsace de la seconde moitié du XVe siècle, territoire de confluences, riche, cultivé, qui comptait en Strasbourg une des plus grandes villes du monde germanique.
L'étude de la peinture dans le Rhin supérieur au XVe siècle pose de nombreux problèmes aux historiens, car la localisation précise des œuvres dans les différents centres artistiques de cette région (Bale, Fribourg-en-Brisgau, Colmar, Strasbourg, Haguenau) est loin de faire l'unanimité. Si les sculpteurs alsaciens ont été bien étudiés (Nicolas Gerhaert de Leyde, Nicolas de Haguenau), la production picturale alsacienne du XVe siècle, qui a considérablement souffert des ravages de l'iconoclasme de la prétendue Réforme (1524-1530), nous est moins familière.
Notre Vierge de Tendresse est une image hybride, tant dans sa forme propre - unique - que dans ses sources, vraisemblablement multiples.
Sur le plan de la forme, elle semble un jalon d'évolution entre trois modes de représentation de la Vierge à l'Enfant, hérités du monde byzantin.
Sa posture en buste, soutenant l'Enfant Jésus d'un bras, puise dans le canon de la Vierge Hodigitria ("Qui Montre la Voie") (Moscou, Musée Russe, inv. ДРЖ-3124), tandis que la proximité affective visible entre la Mère et l'Enfant renvoie aux icônes de la Vierge Glykophiloussa ("Doux Baiser") (Moscou, Musée Russe, inv. ДРЖ-2116), où l'Enfant embrasse sa mère, ainsi que de la Vierge Eleousa ("Compassion et Pitié") (Saint Petersbourg, Musée de l'Ermitage, inv. I-152 ) où la Mère embrasse l'Enfant.
Notre Vierge montre une évolution formelle par la représentation naturaliste de deux élans affectifs réciproques entre la Mère et l'Enfant : sans s'échanger pour autant des baisers, la Mère et l'Enfant s'échangent des gestes caressants de leurs mains. La main gauche de l'Enfant se pose délicatement sur le menton de sa mère, tandis que sa main droite, qui souvent fait le geste de la bénédiction, ou tient en sa main une pomme, symbole du Salut et du paiement de la dette adamique, se fond, dans un geste de rencontre avec la main gauche de sa Mère.
Dans ses sources plus récentes, notre Vierge de Tendresse est un parfait exemple de ce contexte de "gothique international" animé par des artistes souvent nomades, qui se croisent lors de leurs tours de compagnonnage ou, de cours en cités, à la recherche de commanditaires.
C’est, en Alsace, le cas par exemple d’Ulrich d’Ensingen, maître d’œuvre de la cathédrale de Strasbourg à partir de 1499, qui travaille aussi à Ulm, Esslingen, Bâle et Milan. Hans Hertsnabel, un artiste originaire de Strasbourg, est mentionné à la cour pontificale d’Avignon en 1377. Hans Tiefental, peintre né à Sélestat, a séjourné à la cour ducale de Bourgogne : il travaille ensuite à Bâle entre 1418 et 1423. Ces artistes s'observent scrupuleusement, s'empruntent des motifs, réalisent des variations sur un même thème : cette époque est - plus qu'aucune autre - celle de la circulation des modèles.
Parmi les artistes qui nous semblent avoir précédé et influencé l'auteur de notre Vierge de Tendresse, nous voudrions citer Jost Haller, qui apparait peu avant 1440 dans la ville de Strasbourg, identifié en 1980 par Charles Sterling et dont la connaissance s'avère essentielle pour une meilleure compréhension de la peinture alsacienne du XVe siècle. Jost Haller a quitté Strasbourg entre 1447 et 1450, a travaillé à Metz et s'est installé à Sarrebruck où il est encore mentionné vers 1470. Un panneau latéral de retable, conservé à Dijon (Musée des Beaux-Arts, inv. D91), considéré depuis peu comme étant de son "entourage", représentant sainte Agnès et sainte Émérentienne, nous semble présenter, dans la morphologie des visages, une certaine proximité stylistique (ovale régulier, front très haut, ensemble yeux-nez-bouche très concentré sur la moitié inférieure du visage, petite bouche aux lèvres épaisses).
Le rapprochement morphologique nous semble encore plus visible avec un autre artiste important de cette époque, toujours strasbourgeois : le Maître des Ronds de Cobourg ("Meister der Koburger Rundblätter"), aussi nommé le Maître des Études de Draperie. Son oeuvre peint est constitué de quelques fresques ainsi qu'une trentaine de panneaux qui le situent comme l'un des plus importants peintres de petits retables. Il pourrait avoir été l'élève du Maître de la Passion de Karlsruhe (identifié à Hans Hirtz). Ensuite, il aurait travaillé dans l'atelier du peintre-verrier Peter Hemmel d'Andlau, qui constitua en 1477 une "association de travailleurs sur verre" avec quatre autres artisans strasbourgeois. Son corpus dessiné, composé d'environ cent trente études, est le plus complet et le mieux conservé de cette génération d'artistes (Londres, British Museum, inv. 1873,0111.52).
C'est dans un retable illustrant la vie et le martyr de sainte Marguerite (Dijon, Musée des Beaux-Arts, inv D88A / D88B / 1995-3-1 / 1995-3-2), datables des années 1480, qu'il nous semble constater la plus grande proximité de morphologies, particulièrement dans les anges des figures supérieures des panneaux extérieurs, ainsi que dans la figure de saint Catherine (revers du volet droit, inv. D88A).
Le XVe siècle voit l’intensification des échanges commerciaux, particulièrement autour du Rhin, et le fait que les artistes produisent plus d’objets de petites tailles pour une clientèle de riches bourgeois va favoriser la circulation des œuvres et objets de luxe (tableaux, miniatures, pièces d’orfèvrerie, tapisseries...). Conjointement, l’apparition de la gravure entre 1425 et 1450, procédé permettant la multiplication et donc la diffusion en grandes quantités, a contribué encore plus efficacement à l’internationalisation et l'émulation des artistes.
Parmi les plus prolifiques producteurs de gravures du Rhin Supérieur, le Maître E.S., avec son corpus de plus de 300 gravures, figure parmi les artistes qui nous semblent avoir travaillé dans un environnement immédiat de l'auteur de notre Vierge.
Une gravure, dont il n'existe qu'un seul exemplaire (Berlin, Kupferstichkabinett Staatliche Museen, inv. 381-1), présente une similitude de composition : cadrage au buste, environnement architectural, partie supérieure de l'image cintrée, visage de la Vierge légèrement penché. Cette gravure, dont le datation retenue est de 1465, nous semble témoigner du souci des artistes de cette décennie d'entourer le groupe de figures d'un décor sophistiqué, composé parfois de brocards, de dais, de trouée paysagère, etc.
Le riche décor de pampres de vignes, symbole christique, visible dans notre Vierge de Tendresse nous semble voisin des entrelacs feuillagés peint par Martin Diebold (?-1511) pour le retable du Jugement Dernier de l'Église Saint Georges d'Haguenau (toujours in situ), daté du 4e quart du XVe siècle.
Ce foisonnant motif végétal se retrouve aussi quand Nicolas de Haguenau (1445/1460 - 1538) réalise la pièce centrale du retable d'Issenheim (Colmar, Musée Unterlinden, inv. SB.69), dont la datation serait de 1512. Serait-ce un début de piste plaidant pour une origine haguenovienne de notre artiste, à un moment où cette cité est la capitale de la Décapole alsacienne (Zehnstädtebund) ?
Pour autant, nous serions enclin à dater notre Vierge de Tendresse avant ces réalisations, davantage dans la décennie 1460.
Ce qui la situerait comme étant contemporaine -voire éventuellement un petit peu antérieure- de l'artiste incontournable de cette Alsace pré-Renaissante : Martin Schongauer (1440/1445 - 1491) ayant installé son atelier à Colmar en 1471.
Sa "Madone au croissant" (un exemplaire à Londres, British Museum, inv. 1845,0809.257), dont la datation se situe entre 1469 et 1473, nous semble témoigner d'un regard proche, bien que Schongauer initie cette veine de représentations mariales détachées d'un environnement "terrien" et architecturé, mais se place déjà dans une ambiance "apocalyptique", où le monde surnaturel s'invite dans l'image : nuée abstraite, croissant, couronnement par les anges, rayonnement, etc.
Notre Vierge de Tendresse réservera certainement encore des découvertes aux historiens qui voudront se pencher sur son destin de plus de cinq siècles. Si peu d'oeuvres médiévales de cette si féconde région nous sont parvenues, à cause des turpitudes historiques et du fanatisme iconoclaste, qu'il faut voir dans la réapparition de notre Vierge -qui plus est dans un état de conservation remarquable!- une heureuse nouvelle pour la connaissance de l'art alsacien.
Pictures credits: Contact organization
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