Lot no. 52
Exceptionnelle paire de coupes en agate sardoine montées en pot-pourri à la fin du règne de Louis XV ou au début du règne de Louis XVI.
Les coupes, supportées par quatre montants en bronze doré à têtes et pieds de bélier, et par une tige torsadée, sont surmontées d'une frise ajourée en cuivre doré à décor de feuilles d'ornement. Leurs couvercles en bronze doré très finement ciselés et surmontés d'une graine, présentent notamment une partie délicatement ajourée au moyen de motifs floraux.
Contre-socle carré en porphyre antique d'Égypte.
Paris, vers 1775-1780.
Haut. 34,6 cm. Diam. des coupes. 13,7 cm. Larg. du contre-socle 10,9 cm.
Provenance :
Probalement Paris et Florence, collection du comte Nicolas Demidoff (1773-1828)
Florence, collection du comte Anatole Demidoff, prince de San Donato (1812-1870),
Florence, collection du comte Paul Demidoff (1839-1885), au palais de San Donato,
Florence, vente des collections du Palais de San Donato, 15 mars 1880, n° 1435, adjugé 4 900 francs à l'expert Charles Mannhein.
Paris, collection de M. Labey de Montgermont, vente, 25 mai 1891, n° 252, adjugé 7 000 francs au marchand Stettiner,
Paris, collection de M. et Mme Louis Cartier,
Paris, collection de M. Caude Cartier,
Monaco, vente, Sotheby's, Succession Claude Cartier, 25 novembre 1979, n° 184.
Exposition :
Marie-Antoinette et son Temps, Galerie Sedelmeyer, 1894, reproduit p. 58 du catalogue.
Références Bibliographiques :
Anatole Demidoff, prince of San Donato, expositon, Londres, The Wallace Collection, 1994.
Jean-Dominique Augarde, Société & Décor du Directoire à Louis XVIII, 1795-1815, Thomire, Jacob et les Autres, Éditions Faton, Dijon, à paraître fin 2009.
Ces coupes montées sont exceptionnelles en tout. La netteté et l'énergie de leur ciselure, leur dorure à plusieurs nuances d'or sont d'un parfait raffinement.
Le goût pour les coupes en agate d'une extrême finesse et d'une admirable transparence par la de matière particulièrement précieuse, n'était pas nouveau à la fin du règne de Louis XV. L'agate sardoine faisait le bonheur des esthètes depuis la plus haute antiquité.
Very exceptional pair of agate pot-pourri bowls of the Louis XVI period from the collection of Count Anatole Demidoff, Prince of San Donato (1812-1870).
La rareté des paires de coupes en agate
Une de leur caractéristique en était l'extrême rareté. Celle-ci venait non seulement du caractère minéralogique de la pierre, dont les blocs homogènes sont difficiles à trouver, mais surtout des risques infinis de casse au moment de la taille lorsqu'on cherchait à parvenir à une telle finesse.
Il était donc très difficile de se procurer deux coupes d'une dimension similaire, au point de rendre hasardeux la possibilité de les monter en paire. Aussi celles du prince de San Donato apparaissent comme de très précieux et rares témoignages.
On ne peut mieux exprimer l'appréciation des collectionneurs que par cette citation, de 1816, du marquis de Drée, savant géologue et esthète à propos des objets en matières précieuses montées en bronze.
Il écrivit qu'elles ne constituent pas seulement «?le luxe de la science ; [mais] qu'elles offrent au contraire, le lien de la science avec les beaux-arts ; elles montrent les minéraux utiles, sous toutes les formes qu'il faut leur donner, pour les asservir à nos besoins, comme à nos goûts…?; elles composent ce qu'on peut appeler la minéralogie des beaux-arts, la seule qui soit vraiment nécessaire aux gens du monde, la seule qui leur soit facilement accessible, et qui puisse leur plaire à juste titre [….] Ici la forme embellit la matière ; des ornements, des bronzes, des montures élégantes l'enrichissent et la rendent susceptible de prendre place dans les plus beaux salons, dans les plus vastes galeries.?»
Si la mention de coupes solitaires en agate, avec ou sans montures, n'est pas absente des documents de la fin XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, en revanche la recherche de celles en paire confine à l'obstination. L'existence de paires n'est en effet attestée que par de rares documents contemporains de la création des pièces présentées.
De ce point de vue, les deux paires que posséda Marie-Antoinette ne correspondent aux pièces étudiées ni par leur taille, ni par la nature de leurs montures dont l'une était en or.
Elles méritent néanmoins d'être citées, le goût exceptionnel de leur détentrice en sanctifiant en quelque sorte la nature.
La vente de la citoyenne Denoor du 14 mars 1797, comportait sous le numéro 135 « Agathe d'Orient - Deux cassolettes montées en forme d'encensoir enrichies de bronze doré », cependant sans dimension. On sait que Mme Denoor s'était fait attribuer, en paiement partiel par le Directoire pour des fournitures aux armées, la paire de cassolettes d'agate saisie chez le duc de Brissac. Le rapprochement pourrait être infondé avec les œuvres présentées, puisque les cassolettes de ce dernier ne mesuraient que 21,7 cm de haut (8 pouces) contre ici 34,6 cm (env. 13 pouces).
Enfin, en 1802, dans la liste des biens de Marguerite Mony est mentionnée dans sa chambre à coucher «?une paire de cassolettes en vase agathe montées en cuivre doré.?» Marguerite Mony s'étant meublée d'une façon mixte - meubles à la dernière mode par les frères Jacob mêlés à quelques unes des productions les plus remarquables du règne de Louis XVI, ces dernières acquises en vente -, cette mention peut s'appliquer tout autant aux cassolettes du duc de Brissac qu'à celles ici présentées, sans que cette dernière assertion emporte notre faveur.
Il ne convient de mentionner que pour mémoire que Jean Régis de Cambacérès, archichancelier de l'Empire, possédait dans sa chambre de l'hôtel d'Elbœuf, en 1807, deux très étonnantes «?cassolettes montées sur pieds en trépieds, lesdits en agathe, ornées de bronze cizelé, un balustre en porphyre noir monté sur 3 branches à enroulement genre arabesque ciselé, sur le dessus doré est un bassin en agathe de 25 cm de diamètre, soutenu par un socle ciselé et petites chaines, le tout doré au mat. Hauteur totale 35 cm?» provenant d'une saisie révolutionnaire, le tout rappelant surtout la forme très célèbre du trépied d'Apollon.
L'attribution de la monture
De façons objective et subjective, fondée sur notre connaissance et sur l'appréciation de leurs manières, les noms de Pierre Gouthière, de François Rémond et Pierre-Philippe Thomire nous semblent devoir être exclus.
En revanche, cinq autres bronziers réputés en leur temps pour les objets montés peuvent être cités sans pour autant emporter une certitude formelle. Seule la qualité et la réputation de leur travail dans ce domaine nous y incite.
Il s'agit de Duplessis, Delafontaine, Feuchère, Carangeot et Pajot.
Jean Claude Chambellan Duplessis (+ 1783), bronzier attitré de la Manufacture de Sèvres, composa de nombreuses montures pour des œuvres de cette manufacture. On en connaît diverses, incorporant sur des échelles plus ou moins proches, des pieds de boucs dédoublés très similaires à ceux ici présents.
Il faut faire sur ce point référence à la monture d'un vase en forme d'amphore conservé au palais de Pavlovsk.
Jean-Baptiste-Maximilien Delafontaine (1750-1820) travailla avec un talent particulier les pierres. Lors de son association, sous l'Empire, avec son fils Pierre-Maximilien (1774-1860), il fit exclure du capital de la société « tous les marbres rares et précieux, bruts et confectionnés en tables, cheminées, piédestaux et autres objets de cette nature » et fit estimer peu chers les modèles de montures anciennes de son stock personnel en raison des « difficultés sans nombre qu'on éprouverait pour parvenir à les reproduire sous forme moderne, soit à cause [des frais] que ces refontes et reproductions occasionneraient sans présenter d'avantage équivalent.» Cette mention ouvre des perspectives considérables pour de nouvelles recherches sur son œuvre. Ses travaux conservés, y compris des tables encore inédites en bronze doré à plateaux de jaspe qu'il réalisa avant 1811, en font un candidat très possible.
Pierre-François Feuchère (1737-1823), fournisseur du Garde Meuble royal, puis impérial, fut un artiste multiforme, composant aussi bien des luminaires, des pendules, des piédestaux, des ornements de meubles, ou tout objet de commande.
Jean-Rémy Carangeot (d. ap. 1787), maître en 1765, est connu pour avoir garni avec talent les porcelaines, marbres, cristaux et matières précieuse.
Enfin, nous avons personnellement montré l'activité dans ce domaine d'Antoine-Philippe Pajot (d. circa 1782), dans divers catalogues de vente ou d'acteurs prééminents du marché de l'art.
Il œuvra pour les plus grands marchands de Paris, au cours des années 1770-1790, montant en bronze des vases en cristal, des blocs de cristal de roche, et des porcelaines de Chine (Vente, Monaco, Sotheby's, 30 novembre 1986, n° 1036, vente, New York, Christie's, 22-23 mars 1991, n° 868).
Le caractère particulier des coupes par leur situation au palais de San Donato en 1880;
En 1880, au palais San Donato à Florence, bâtiment somptueux et magnifiquement décoré, les pots-pourris en agate étaient conservés dans le Boudoir situé entre le salon des Greuze et le salon dit de l'Argenterie.
Ils y voisinaient notamment avec les deux coffres d'André-Charles Boulle, qui firent un temps les délices du comte Bony de Castellane, aujourd'hui au J. Paul Museum de Los Angeles, le semainier à panneau de fleurs de Jean-Henri Riesener, avec initiales GB insérées dans la frise en bronze doré, désormais conservé au musée des Arts Décoratifs de Paris, et une pendule de Jean-Baptiste Héricourt, L'Histoire arrêtant le Temps, identique à celle acquise par Pauline Bonaparte, princesse Borghèse et toujours conservée dans son ancienne demeure parisienne, actuelle résidence de l'ambassadeur de Grande Bretagne à Paris.
Le comte Nicolas Demidoff (1773-1828).
Nicolas Demidoff, richissime propriétaire de mines dans l'Oural, marié à la comtesse Elisabeth Stroganov fut un amateur fanatique des pierres dures montées. Non seulement il en acquit de précédents collectionneurs, mais il commanda aussi des pièces exceptionnelles pour lesquelles nous possédons des témoignages sans réplique, fournissant alors une partie de l'élément essentiel : la malachite.
Probablement déjà familier de Pierre-Philippe Thomire et de Henry Auguste auquel il commanda une partie de son orfèvrerie, il partagea entre eux diverses commandes lors la paix d'Amiens en 1802 : au premier il ordonna une cheminée, une pendule et deux candélabres, et au second une incroyable table, en bronze doré et malachite. La rupture de la paix ne change rien à ses désirs. Ceux-ci furent unanimement salués tant par les professionnels, le public et le jury lors de l'exposition des Produits de l'Industrie de 1806. Son crédit était tel, 450 000 francs sur les banques parisiennes, que le comte de Montalivet proposa à Napoléon de geler ses avoirs pour créer une compensation bancaire directe entre Paris et la Russie, sans passer entre Amsterdam ou Londres.
En 1814, à peine la paix signée avec Louis XVIII, il récidiva demandant à Thomire de lui réaliser un gigantesque vase (New York, Metropolitan Museum), une table de milieu (Florence, Palais Pitti), et une vasque supportée par les mêmes chimères en bronze doré (Manciano di Traverloto, Fondation Magnani-Rocca), le tout plaqué de malachite, qui éblouirent les visiteurs de l'exposition des Produits de l'Industrie de 1819. En 1823, ce fut la pendule l'Artum Genio en bronze doré, malachite et pietra dura (Musée du Château de Malmaison) qui séduisit le public. Enfin, avant son décès, il commanda au célébrissime maître le grandiose temple à colonnes de lapis lazuli, présenté à l'exposition des Produits de l'Industrie en 1834 et aujourd'hui au Musée de l'Ermitage.
En 1818, à la suite du décès de son épouse, Nicolas Demidoff quitta Paris pour l'Italie où il mourut dix ans plus tard.
Le comte Anatole Demidoff, prince de San Donato (1812-1870).
Anatole Demidoff (1812-1870), second fils de Nicolas, s'établit à Florence où il noua des liens privilégiés avec le grand duc Léopold II, dont la capitale était la mère des cités où se travaillait la pietra dura.
Ce souverain le titra prince de San Donato, qualité que refusa de reconnaître Nicolas Ier de Russie dont il devint par alliance le cousin germain.
Il fit en effet la connaissance, toujours à Florence, de Jérôme Bonaparte ex-roi de Westphalie et en obtint la main de sa fille, la princesse Mathilde qui, par sa mère née princesse Catherine de Wurtemberg, était la cousine germaine de Nicolas Ier. Alliance malheureuse pour les époux, bénéfique pour Jérôme, qui hérissa le csar par la promotion qu'obtenait par sa fortune et un mariage inespérée un de ses simples sujets.
En dépit de sa vie un peu chaotique, l'existence du prince de San Donato fut celle d'un riche amateur, ajoutant à ses résidences italiennes un somptueux hôtel parisien richement meublé, en partie par les acquisitions de son père.
Il apprécia les créations des artistes contemporains aussi bien que celles du passé. Son état de fortune lui permettait de se procurer les plus beaux objets disponibles sur le marché rivalisant, entre autres, tant pour les tableaux que pour les meubles du XVIIIe siècle, avec le marquis d'Hertford, fondateur de la Wallace Collection. Ce dernier racheta, en 1870, lors de la vente des effets de hôtel parisien du prince différents meubles et objets qui figurent dans ce musée.
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