Lot no. 29
Jacques PRÉVERT
Le Quai des Brumes.
MANUSCRIT autographe du scénario, [1937] ; 142 feuillets in-fol. (30 x 20 cm), sous chemise papier fort bleu gris (petites fentes ou déchir. à quelques ff. ; 3 ff. avec petite réparation au scotch).
MANUSCRIT DE PREMIER JET DU SCÉNARIO DU CÉLÈBRE FILM DE MARCEL CARNÉ, PRESENTANT D'IMPORTANTES VARIANTES AVEC LE TEXTE PUBLIÉ ET LES DIALOGUES DU FILM.
Après Drôle de drame, Jacques Prévert et Marcel Carné décident d'adapter pour leur prochain film le roman de Pierre MAC ORLAN Le Quai des brumes (1927).
Prévert, qui décide de transporter l'action de Montmartre au Havre, écrit son scénario en août-novembre 1937 ; le tournage commence le 2 janvier 1938 au Havre pour les extérieurs puis se poursuit aux studios de Joinville, dans les décors d'Alexandre Trauner, avec, dans les rôles principaux, Jean Gabin, Michèle Morgan, Michel Simon, Pierre Brasseur...
Le film sort le 17 mai 1938 et remporte aussitôt un triomphe.
Jean (Jean Gabin) est un déserteur qui gagne Le Havre, où il se cache en attendant de pouvoir quitter la France.
Accueilli généreusement par des marginaux comme Quart-Vittel (Aimos) et Panama (Delmont), il rencontre une jeune fille, Nelly (Michèle Morgan) ; ils deviennent amants.
Jean prend l'identité d'un peintre qui se suicide (Le Vigan), et se prépare à embarquer sur un paquebot en partance pour le Venezuela.
Il veut protéger Nelly des avances de Lucien (Pierre Brasseur), un voyou, avec qui il se dispute violemment.
Le tuteur de Nelly, le boutiquier Zabel (Michel Simon), a fait disparaître par jalousie un amant de Nelly, et tâche de faire passer Jean pour le coupable.
Mais Jean tue Zabel, qui tâchait d'abuser de Nelly.
Il est alors tué à son tour par Lucien. Le navire quitte le port...
Le manuscrit est écrit à l'encre noire ou bleue au recto de feuillets de papier quadrillé à petits carreaux, dont la plus grande partie (à partir de la page 39) sur des feuillets arrachés d'un cahier à spirale ; une marge d'environ un quart de la largeur a été réservée sur la partie gauche des pages.
Ce manuscrit porte sur certaines pages des marques au crayon vert ou bleu, notamment pour souligner les noms des personnages lors des dialogues et des indications de jeu entre parenthèses ; quelques notes au crayon montrent que ce manuscrit a été ensuite donné à dactylographier.
Il est paginé en quatre séquences : 1-55 [les pages 46-49 manquent, il y a une p. 53bis], 1-25 [plus 17bis], 1-40 [il y a 2 p. 35], 1-23 [Prévert a oublié la p. 18], et est précédé d'un feuillet explicatif :
« Note. 1. Le nom du port peut être changé... le Havre a été choisi parce qu'il y a un grand trafic... beaucoup d'arrivées et de départs de bateaux...
Mais l'histoire étant imaginaire et sans aucune recherche particulière de couleur locale... elle pourrait se passer ailleurs... dans n'importe quel autre port de France...
2. Il y a des scènes qui sont entièrement dialoguées... afin de situer davantage le caractère des personnages... d'autres sont simplement résumées ».
Le texte de ce manuscrit présente des ratures, des suppressions, des additions interlinéaires ou dans la marge ; il a été ensuite très remanié sur dactylographie, lors du découpage avec Marcel Carné et de l'écriture des dialogues ; IL PRÉSENTE TOUT AU LONG DES DIFFÉRENCES IMPORTANTES et avec les dialogues et le découpage du film, et avec le texte publié (Gallimard, 1988).
Nous ne pouvons en donner ici que quelques exemples.
La page 8 du manuscrit, juste après que Jean est descendu du camion, n'a pas été retenue dans le film, où a été ajoutée la scène (qui ne figure pas dans le manuscrit) à l'intérieur du dancing le « Petit Tabarin », où Lucien et ses acolytes discutent avec Zabel.
Voici le texte du manuscrit, dont une partie sera transformée et utilisée lors de la rencontre avec Quart-Vittel :
« ... un peu plus tard ... les rues du port ... et toujours le brouillard ... / Des marins ... des ouvriers des soldats ... des femmes ... / le tout très simple sans aucun pittoresque dans le genre “bouge à matelots et pianos mécaniques”. / Dans les rues ... le soldat ... il semble chercher quelque chose ... passe une patrouille de fusilliers marins ... service en ville ... le soldat revient sur ses pas et l'évite ... il reste adossé au mur et regarde machinalement devant lui. Soudain un bruit... quelque chose tombe à terre ... / il baisse le regard et voit : le chien assis par terre ... avec près de lui une pierre qu'il a rapportée... / le chien est visiblement désireux que la pierre lui soit lancée à nouveau / il regarde le soldat et remue la queue... / le soldat (hochant la tête) ce que tu peux être collant toi alors... / il continue son chemin... »
Les deux pages suivantes donnent une version différente de l'apparition de Quart-Vittel, lors d'une bagarre avec les hommes de Lucien, dont il expliquera à Jean les trafics (p. 10) :
« des petits bandits bien sûr mais vaches comme pas un que je te dis et des fils de famille encore... des bacheliers... permettez (petit salut) (haussant les épaules) ils ont trop de fric et quand on a trop de fric on en a jamais assez... alors ils font des combines... et on se drogue... ça joue au barbeau... au gangster comme ils disent maintenant... mais quand il y a un coup dur... la famille vient repêcher son petit poissonnet... tu parles d'une haute moralité... »
La scène dans la cabane de Panama avec le peintre Michel Krauss sera elle aussi modifiée : des dialogues seront ajoutés, d'autres qui figurent dans le manuscrit seront supprimés.
L'apparition de Nelly ne se déroule pas dans la cuisine, mais elle arrive dans la cabane à la suite de Quart-Vittel qui était allé chercher des bouteilles (p. 28-29) :
« derrière lui une très jeune fille... presque une enfant... elle est très jolie et très maquillée... mais décoiffée par le vent... / elle est vêtue d'un imperméable... elle reste silencieuse... très pâle et un peu haletante comme les gens qui ont couru... / elle regarde les hommes et les hommes la regardent sauf le soldat qui continue à manger. / Quart-Vittel ... J'ai rencontré mademoiselle... elle était perdue... elle courait... »
Suit un dialogue entre Quart-Vittel et Panama qui sera supprimé, de même que sera supprimée une partie des dialogues entre le soldat et la jeune fille.
La scène de la bagarre autour de la cabane a été elle aussi fortement remaniée (c'est peut-être la raison pour la lacune de 4 ff. à cet endroit) ; une note biffée (p. 50) prévoyait, lorsque Panama demande à Zabel de ne plus revenir :
« une intervention brutale de soldats à qui “la gueule” de l'homme ne revient pas ».
Dans la scène suivante sur les docks, le dialogue entre Jean et Nelly est beaucoup plus développé sur le manuscrit (p. 1-2) :
« Jean. Tais-toi tu causes comme un scaphandrier. (brusquement) Tu as de beaux yeux ! / Nelly. Au bord de la mer on a toujours de beaux yeux ! / Le soldat la regarde et sourit. / Jean ... C'est drôle... on a beau en avoir bavé et savoir que c'est pas prêt de s'arrêter... il y a des moments où subitement comme ça... on croit que la vie va changer... on respire... on sent une bonne odeur... on oublie... (il rit) l'air du large quoi... et puis tout d'un coup ça se débine... et on reste là... avec les vieux peignes... les crabes... les souvenirs... (parlant à lui-même) prendre le large... facile à dire... enfin tout ça c'est des phrases... des mots. / Nelly ... il y a des mots qui sont vrais... qui sont vivants... / Jean. Je sais... le mot amour par exemple... (il rit) et puis le mot “business”... tapin fric... vacherie infirmerie... lavatory... flicards et compagnie etc. et ainsi de suite (il rit) / Nelly (sans se soucier de ce qu'il dit) ... si je vous voyais comme ça tous les jours... peut-être que je vous aimerais ! »…
Après la scène de la dispute entre Jean et Lucien sur les docks, Prévert rédige cette note (p. 11) :
« à partir de cette scène les personnages principaux et l'atmosphère du film ayant été situés les scènes suivantes seront simplement résumées ».
Après la fin de la scène des docks, Prévert rédige une scène avec Jean et Nelly dans « une chambre d'hôtel » (p. 14-16) qui sera supprimée par la suite. La scène suivante, la visite de Lucien et sa bande à Zabel dans sa boutique (p. 17, 17bis et 18), est très différente de la version définitive ; la scène entre Jean et Zabel, dans la salle à manger (p. 24-25), sera très développée.
Plus loin, la scène au café-hôtel, où Jean rencontre le docteur (p. 10-12), sera elle aussi fort modifiée : à la fin, le docteur fait monter Jean à bord pour lui montrer sa collection d'aquarelles ; en redescendant, brève scène (elle aussi supprimée, p. 13) entre Jean et Quart-Vittel.
L'ordre des scènes de la fête foraine sera très bouleversé ; ainsi, dans le manuscrit, la scène du manège de l'autodrome où Jean donne une correction à Lucien, intervient beaucoup plus tard (p. 37-40).
Enfin, la scène contenant la fameuse phrase de Gabin :
« Tu as de beaux yeux, tu sais » [déjà mentionnée plus haut], est fort différente dans le manuscrit (p. 1-2) :
« Un peu plus tard... dans un petit estaminet planté provisoirement pour la fête Jean et Nelly achèvent de dîner... elle est de plus en plus gaie... et l'on comprend que Jean n'ose ni ne peut lui dire la vérité : qu'on le recherche... qu'il faut qu'il se sauve et qu'il va s'embarquer ! [...] Le garçon amène une assiette avec “la soupe pour le chien ”... / Nelly. C'est moi qui vais lui donner... / Elle va vers le chien... elle se baisse et lui donne à manger... / Le geste qu'elle fait soulève un peu sa robe... et Jean regarde ses jambes... / elle revient vers lui... / Jean. Tu as des jolies jambes tu sais... / Nelly. Je suis contente si je te plais... embrasse-moi... / Ils s'embrassent »…
Pictures credits: Contact organization
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