Lot no. 38
Marcel PROUST.
5 L.A.S. (une non signée), [mars-avril ? 1915], à André BÉNAC ; 3, 7, 3, 8 et 4 pages in-8. Remarquable ensemble inédit autour de la publication des lettres de guerre de Jean Bénac, un des modèles de Robert de Saint-Loup au front.
[André Bénac a songé à publier les lettres de son fils Jean, tué au front ; il demande l’avis de Proust à ce sujet, et lui communique ces lettres, qui vont fortement marquer l’écrivain, et l’inspirer pour les pages concernant Robert de Saint-Loup au front ; Bénac prie également Proust d’en corriger le texte ; finalement André Bénac se ravise, et prie Proust de lui rendre ces lettres, qui paraîtront en tirage restreint le 7 mai 1915 : En souvenir de Adolphe, Edme, Jean Bénac, Avocat à la Cour d’Appel de Paris, Sergent au 46e Régiment d’Infanterie. Né le 1er juillet 1891 à Paris, mort à Thann le 15 décembre 1914 (Presses des Imprimeries Gounouilhou, Bordeaux, 1915, 233 p.).
Voir Pira Wyse, « Jean Bénac dans l’Enfer de la Grande Guerre : une source de Robert de Saint-Loup au front », Quaderni Proustiani, 2018.]
* « Cher Monsieur et ami J’ai été bien ému en voyant votre écriture, je pense tant, si incessamment à vous et à Madame Bénac depuis le jour affreux. Oui je voudrais connaître les lettres de votre fils pour me consoler un peu, (pour me désoler davantage !) de ne pas l’avoir connu. Ne parlez pas de vengeance. Redites-vous ces beaux vers de Voltaire qui répondent mieux à la noblesse de votre cœur et qui était certainement aussi celle de votre Jean
“Des Dieux que nous servons connais la différence
Le tien t’a commandé le meurtre et la vengeance
Et le mien quand ton bras vient de m’assassiner
M’ordonne de te plaindre et de te pardonner.”
J’envoie votre lettre à Reynaldo, je lui avais déjà écrit pour lui apprendre votre malheur mais ne savais où lui adresser la lettre. Je pleure avec vous et avec Madame Bénac »….
* « Je vais être bien mauvais correcteur parce que j’ai tellement pleuré en lisant ces lettres délicieuses, pleuré, sangloté, du commencement à la fin, que cela ne laisse pas les yeux très nets pour la typographie. La découverte de cette âme, de cette intelligence que je ne soupçonnais pas, le contraste de tout cela qui est encore en vie au moment où les lettres sont écrites, de tout cela qu’on admire qu’on aime, qui fait qu’on veut connaître celui qui a écrit, tâcher de devenir son ami, lui communiquer la pauvre expérience qu’on peut avoir des choses de l’esprit et se réchauffer soi-même à cet incomparable rayonnement – et puis se dire que tout cela n’est plus possible que celui qui était en vie au moment où cela fut écrit, ne l’est plus au moment où on lit, vraiment c’est une grande douleur. Je ne pleure plus seulement sur vous, sur Madame Bénac, je pleure un ami inconnu hier et que je n’oublierai plus. Quels dons ! Tout ce qu’à tant de reprises il dit sur les saisons, sur l’automne, sur l’hiver, sur le clair de lune, sur le coucher du soleil (et toujours avec l’antithèse si naturelle à ce cœur exquis de la méchanceté des hommes au milieu de ces belles choses) tout cela est bien intéressant et je sens combien votre amour de la nature, à vous et à sa mère, et votre double bonté, se retrouvent là. Ce qu’il dit du goût des bonbons de la rue Auber lui évoquant aussitôt votre pas, indique entre lui et moi (si j’ose le dire avec bien de l’orgueil) de telles affinités que j’ai été presque stupéfait. Je vais écrire à Reynaldo ce qu’il dit de ses mélodies, je crois que Reynaldo et moi, nous connaissons ce Fontaine. La joie de trouver ce Molière, ce Musset, cette adorable délicatesse à demi ironique du Schumann chanté en allemand sont trop prononcer les paroles (ah ! quelle leçon pour tous les braillards antiwagnériens de l’heure, que cette mesure exquise dans la conciliation de l’art et du patriotisme).
Mais je ne finirais pas et je ne vous ai rien dit de ce que j’aurais voulu vous dire car si je vous ai parlé de l’intelligence tout cela me touche moins que le cœur, que la tendresse familiale, d’une famille comme était la mienne. Quel chagrin, quel honneur d’avoir eu, d’avoir formé, d’avoir perdu un tel fils. Permettez-moi de vous embrasser avec un tendre respect. […] Vraiment je n’ai vu aucune faute d’impression, je crois qu’il faudrait un grand K à Kronprintz, mais je n’en suis pas certain et vraiment il ne le mérite pas. Puisque vous m’avez donné 48 heures, je ne me séparerai que dans 24 heures de ce livre si cher, non pour corriger des fautes qui n’y sont pas mais pour rester 24 heures de plus avec mon nouvel ami. – Parmi tous ceux que j’ai perdus depuis un an (je ne suis plus qu’une loque morale. Physique c’était déjà fait avant) vous ai-je dit que Fénelon que vous aviez rencontré à la maison, que vous aviez tant apprécié et qui me parlait si souvent de vous a été tué. C’est un désespoir pour moi ».
* « J’ai été tellement ému par la 1re lecture que dans ma lettre d’hier je ne vous ai pas assez dit combien c’était remarquable (par exemple la délicieuse impression des fraisiers) ; et cette hauteur morale. Il ne pense qu’à vous, au bien-être qu’il vous doit, à votre sécurité. Si cela pouvait être doux qu’il fut connu de quelques esprits d’élite, je me chargerais volontiers de le faire lire (si c’était dans l’ordre de ses admirations ou de ses sympathies) par Made de Noailles, par Hermant, par Robert de Flers, par Barrès. Je n’ai pas vu de gens depuis bien longtemps, mais je sais qu’on se souvient de moi avec amitié et je serais heureux qu’on en reportat un peu sur votre fils. Si d’autres noms vous viennent à l’esprit dites le moi, je vous dirai si je peux. Page 26 je me suis permis d’indiquer qu’il manque une virgule entre des morts, des blessés. – Comme je n’ai jamais su l’ortographe, je ne peux vous dire avec certitude si page 106, il n’y a pas de faute à “si privilégié que je sois”. Pourtant il me semble qu’il faudrait : “que je soie”. Mais je n’en suis pas certain »…
* « Je compte essayer un de ces jours de vous trouver mais je veux en attendant vous dire mon regret pour hier, quand j’ai fait demander que vous eussiez la bonté de monter si la vapeur des fumigations ne vous gênait pas, vous était déjà parti ! Je regrette encore plus de ne pas vous avoir vu par ce que, par-delà la mort, je suis devenu l’admirateur – je n’ose pas dire l’ami ne sachant pas si j’aurais été agréé pour tel – de votre fils. Moi qui toujours ai vu la sensibilité ou l’intelligence se développer chez les êtres au détriment du reste, comme une perle naît d’une maladie, votre fils m’apparaît comme un de ces êtres qui font honneur à l’humanité, où le développement harmonieux de toutes les facultés rappelle la plus belle Antiquité. Quant au milieu de ces descriptions si poétiques, si peintes, si musicales, on assiste à cette scène tragique du conseil de guerre [le 26 octobre 1914, Jean Bénac, avocat dans le civil, a été commis d’office pour la défense de cinq hommes ; il en sauvera quatre de la mort], qu’on voit l’énergie du jeune homme ayant moins de quatre heures pour étudier ses dossiers, tenant tête à un terrible colonel, et montrant dans son assistance au malheureux qui sera exécuté toute la profondeur de la plus adorable pitié, on se sent devant la nature la plus complètement humaine, possédant sans un trou la gamme la plus complète des sentiments et des idées dont s’est enrichie l’âme des hommes ; et on ne sait pas si on doit plus envier ou plaindre des parents qui ont su créer former un tel fils, lui inspirer de tels élans de tendresse qui font éclater en sanglots à chaque page du livre – et qui l’ont perdu. On dit quelquefois qu’un écrivain qui n’est plus vit dans ses œuvres. On ne le dira jamais avec plus de vérité que pour ces lettres, celui qui les écrivit, vit tellement devant nous, dans la richesse délicieuse de ces dons et la simplicité de son cœur, qu’on l’aime, qu’on le place parmi ce qu’on estime, ce qu’on honore le plus, et qu’on ne peut se consoler de ne pouvoir le connaître qu’au travers de ce testament inconscient et admirable qu’il a laissé. Et ce qui le rendrait plus heureux que toutes les louanges, il ne se fait pas seulement aimer et admirer, il fait aimer et admirer davantage, même de ceux qui les connaissent, les parents qui ont mérités qu’il les aimât ainsi et dont on retrouve en lui les dons mêlés. La fatigue me force à interrompre ici cette lettre mais je vous récrirai et je vous demande la permission de vous embrasser avec un tendre respect et de mêler aux vôtres les larmes, que les lettres de votre fils font jaillir de mes yeux à tout instant ». Il ajoute, en ce qui le concerne : « J’ai été remis dans le service armé et ajourné à 6 mois, par un major inénarrable ».
* « La longue lettre qu’on vous porte en même temps que ce petit mot avait été écrite deux jours avant que je n’eusse reçu la vôtre. On vous porte donc ce mot, la lettre, et l’admirable livre. J’aurais beaucoup à vous dire sur votre lettre ; vous savez que déjà il y a deux mois que je m’étais permis de vous dire que je n’étais pas d’accord avec vous. Et sans doute il était indiscret de vous donner un avis en pareil sujet, mais vous avez bien dû comprendre le sentiment pieux qui m’inspirait. Votre lettre ne peut qu’accentuer mon avis et le désaccord. En tout cas je vous renvoie immédiatement le livre ou votre fils vit, se fait adorer, apparaît admirable, toutes raisons qui en ne pensant absolument qu’à lui et en surmontant les susceptibilités de votre désespoir, conseilleraient sa diffusion actuelle. Car après la guerre il y aura toute une littérature de la guerre où il risquera d’être noyé, et d’autre part, même si vous avez de lui des ouvrages littéraires proprement dits, il était trop jeune et n’était pas arrivé à une originalité de forme suffisante pour pouvoir y révéler aussi complètement son admirable personnalité que dans ces lettres. Il est probable que l’autorité militaire se contenterait de quelques coupures. Je n’ai sans doute pas bien pu lire ce que vous me dites de Madame Bénac, ne supposant pas qu’elle eût ignoré jusqu’ici cette publication. Je me sépare à regret d’un tel ami. Justement un jeune homme de Thann est venu ce soir, je n’ai pas osé lui en parler »... [sans signature, il ne restait plus de place pour la mettre ; une partie de la lettre a été soulignée à l’encre, probablement par André Bénac.]
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