Lot no. 130
PROUST (Marcel).
2 lettres autographes signées « Marcel » à sa mère, et portrait photographique. 1896. Le tout monté dans un volume petit in-4, bradel de demi-maroquin vert olive avec titre doré en long, plats recouverts de tissu crème à rayures roses et verts avec motifs floraux polychromes brochés (rel. Alix).
– Boîtier de maroquin noir, dos lisse avec titre doré, plats recouverts de simili-bois avec pièce de titre de maroquin noir sur le premier , étui bordé (Loutrel).
Proust avec son amant Daudet : la photographie qu'il retirer de la circulation sur les instances de sa mère – Portrait photographique. Cliché et tirage Otto, 90 x 56 mm, montage sur bristol estampé à froid du photographe, 104 x 63 mm. Il représente Marcel Proust assis en compagnie de Robert de Flers, debout derrière lui, et de Luci en Daudet, debout à ses côtés, les yeux amoureusement baissés sur lui et s'appuyant sur son épaule. « Je regrette d'avoir fait faire les photographies si pour une raison que je ne peux m'expliquer elles ne te sont pas agréables... » – Paris, « 4 novembre 1896 à 10 h. » : « Ma chère petite maman, je t'écris pour te supplier de me pardonner et d'obtenir aussi de papa son pardon pour cette violence dont ma santé – avec le petit regret que tu as peut'être de m'avoir taquiné quand j'ai déjà tant de sujets d'ennuis – seront peut'être un peu l'excuse. Pour le reste, je compte sur votre bonté. Nous sommes liés l'un à l'autre par trop de liens de tendresse et de chagrin qui dureront autant que la vie même et peut'être hélas seront à jamais rompus avec elle pour qu'il ne soit fou de nous faire volontairement de la peine. Et ceci serait un reproche que je te ferais si je n'avais pour le moment à m'en adresser assez pour ne penser qu'à ma faute sans penser à la tienne. Je regrette d'avoi r fait fai re les photog raphies si pour une raison que je ne pe ux m'expli quer elles ne te sont pas ag réables . Mais je suis sûr que quand tu les verras tu en seras au contraire charmée. Je pe nse qu'il n'y a rien de mal à être photog raphié avec Robe rt de Flers et si Lucien Da udet pe ut avoi r des cravates un pe u vives ou un tei nt un pe u bla nc c'est un inco nvénient qui dispa raît en photog raphie qui ne rend pas les co uleurs. Cela n'empêche pas que si je vois un moyen sans faire des choses grotesques ou inconvenantes d'arrêter cela je le ferai mais je te préviens loyalement que je n'ai guères d'espoir de réussir, n'étant pas seul maître en ceci, et n'ayant d'ailleurs posé que sur les insta nces durant près d'une heure de Robe rt de Flers. Je croyais t'avoi r dit hier la co nversatio n que j'avais eue avec Lucien Da udet sur son exté rieur et les rés ultats qu'elle avait eue. Aussi je suis éto nné que tu aies choisi ce moment pour me faire devant Jean [Jean Blanc, domestique de ses parents] (présence qui à moi m'est très égale mais implique de ta part étant donné tes idées plus d'hostilité) des criti ques aussi blessa ntes . Quand l'amertume de tout ceci sera dissipée dans mon coeur, je t'expliquerai combien de plus tu as mal choisi ton moment et à quel moment tu arrivais ainsi me blessant de tes armes, quand tu n'aurais pas même eu le temps de me tresser les lauriers que je méritais. Mais je ne puis vouloir qu'on me sache gré de ce que je ne dis pas. Seulement si tu te fiais un peu plus à mes bonnes intentions, tu ne me découragerais pas par des scènes de ce genre d'essayer de faire triompher de bonnes résolutions contre lesquelles tant de choses se heurtent déjà sans que je sois encore combattu et blessé par ceux sur le concours de qui je devrais avant tout compter, comme toi. Quoiqu'il en soit et pour terminer ce que papa, j'espère, appellera la lettre "philosophique", en t'embrassant avec cette tendresse émue dont le début témoigne, je te prie de vouloir [m]e donner un petit mot de réponse sur le même ton qui, au nom de papa et en le tien, me dira que mes excuses sont acceptées, ma violence oubliée et ma tendresse rendue... » (6 pp. in-12, enveloppe conservée, montage sur onglets).
« Flers a fait recommencer 7 fois la pose parce que j'avais ri... » – Paris, « 4 novembre [1896], minuit » : « Ma chère petite maman, je te remercie infiniment de ta lettre où du reste la comparaison avec le Temple est admirable et m'a très touché. Je suis indigne d'une réponse si belle et si miséricordieuse. Je suis rentré ta rd ayant vo ulu me "mett re en campag ne" pour la photog raphie. Je suis allé chez Da udet (c'était jeudi) et j'en ai parlé à Lucien non comme de toi mais de moi. Cela m'était relativement facile parce que c'est de Flers qui tenait à cela et que Lucien n'était pas du tout de cet avis. Il a parfaitement consenti si j'obtenais le désistement de de Flers. Je m'en chargeais mais le chargeait en reva nche d'écrire à Otto que je ne connais pas assez pour lui faire un coup pareil, surtout étant donné que de Flers a fait recommencer 7 fois la pose parce que j'avais ri. Lucien Da udet a ref usé de lui écrire et deva nt mon insista nce s'est susceptibilisé , a trouvé impossible par moi, ou lui ou n'importe qui d'écrire à Otto, ni à de Flers et ne veut plus rien changer. Nous nous sommes quittés fâchés. Il est possible que demain il m'écrive pour cela. En tous cas n'ouvre pas sa lettre ou dépêche, cela ne servirait à rien, puisqu'il faudrait encore que je voie de Flers, le mieux sera que ce soit moi qui prenne t[ou]tes les ép reuves , je leur en donnerai une à chac un et te donnerai les autres , comme cela elles ne seront pas dans la circulatio n (puisque tu trouves cela, que je ne puis comprendre).
Il est 1 h. 1/4 chez papa, je me sauve dans mon lit où je n'ai plus qu'à me mettre... » (2 pp. 1/4 in-8, montage sur onglets).
L'altercation avec ses parents au sujet de cette photographie inspira à Proust un épisode de son roman Jean Santeuil, ébauche de la Recherche. Une passion amoureuse, une di spute fami liale... quelques pages de roman . Il semble que ce soit sur les instances de leur ami l'écrivain Robert de Flers que Marcel Proust et Lucien Daudet se soient prêtés avec lui, au début de novembre 1896, à une séance de photographie chez un photographe mondain de la place de la Madeleine, Otto Wegener dit Otto. Plusieurs clichés furent pris, dont celui tiré ici est le plus explicite concernant les relations de Marcel Proust avec Lucien Daudet. Fils d'Alphonse Daudet, lui-même homme de lettres et peintre, élégant, mondain, Lucien Daudet entretenait alors en effet avec Marcel Proust une liaison à peine dissimulée (elle dura du début de 1896 au milieu de 1897).
Quand les parents de Marcel Proust, sans illusion sur ses tendances, apprirent l'existence de ces photographies, ils exigèrent qu'elles fussent détruites avant même de les avoir vues. Il s'ensuivit une violente dispute au cours de laquelle l'écrivain claqua une porte vitrée dont il brisa le verre. Cet incident inspira à sa mère, dans une lettre qu'elle lui écrivit, une métaphore sur le temple et le mariage juif. Marcel Proust accepta de ne pas mettre ces photographies en circulation, mais il transposa l'épisode dans son roman Jean Santeuil, où Lucien Daudet peut être reconnu sous les traits de Charlotte Clissette, et où l'altercation oppose Jean Santeuil à ses parents au sujet d'Henri de Réveillon. Cette liaison valut encore à Marcel Proust un duel, en février 1897, avec l'écrivain Jean Lorrain qui avait lancé des insinuations dans la presse. Provenance : Jacq ues Guérin, avec note autographe signée jointe de celui-ci : « Cette lettre capitale et la photographie soigneusement conservées par la famille me furent données confidentiellement par madame Robert Proust en 1936... » Lettres demeurées inconnues à Philip Kolb pour son édition de la Correspondance de Marcel Proust. – Citations partielles dans le catalogue de vente aux enchères Livres anciens et modernes, Paris, Hôtel Drouot, Étude Tajan, 15 novembre 1996, n° 272. – Citation partielle de la seconde lettre par Jean-Yves Tadié dans Marcel Proust, Paris, Gallimard, Folio, 2005, p. 498, d'après le catalogue mentionné ci-dessus.
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