Lot no. 123
RARE COMMODE
En éventail à façade en arbalète marquetée en feuille dans des encadrements de satiné et palissandre. Elle ouvre par quatre tiroirs sur trois rangs. Les montants à pans coupés, détachés et ajourés à la partie postérieure.
Ornementations de bronzes ciselés et redorés à décor sur les côtés d'importantes appliques à coquilles, rosaces et lambrequins. Les arrêtes soulignées de chutes à tête de bélier stylisé, baguettes rubanées et doubles volutes. Les poignées de tirage feuillagées à glands. Les traverses soulignées de baguettes de bronze à décor géométrique. Tablier à cul-de-lampe orné de coquille et rinceaux. Les trois platines d'entrées de serrure à rubans et coqs encadrant deux L entrelacés, à cartouche à fleur de lys (effacés). Les couronnes reciselées.
Poinçons au C couronné (1745-1749).
Attribuée à Alexandre Jean OPPENORDT.
Époque Régence.
(Accidents, restaurations et reprises au placage). Serrures rapportées.
Hauteur : 84 cm - Largeur : 132 cm - Profondeur : 66 cm.
Provenance :
Probablement Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse (1678-1737)
Par descendance Louis-Jean-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre (1725-1793)
Stylistiquement cette commode évoque tout de suite les créations de quelques-uns des plus importants ébénistes parisiens de la période Régence et du début du règne de Louis XV ; citons tout particulièrement Etienne Doirat, Charles Cressent ou bien encore Bernard II Vanrisamburgh, dit BVRB. Néanmoins, l'œuvre respective connue de ces trois ébénistes n'apporte aucun point de comparaison valable pour une attribution. Le style est masculin, la composition est puissante, la qualité et la rareté du décor de bronze finement ciselé et doré sont exceptionnelles ; elle peut être considérée comme un véritable prototype marquant la transition entre les styles Louis XIV et Régence, se situant ainsi à leur jonction, c'est-à-dire vers 1710. A cette époque aucun des trois ébénistes susmentionnés n'est réellement en activité, il faut alors se tourner vers la production méconnue d'un des plus importants ébénistes français de la fin du XVIIe siècle et du début du siècle suivant : Alexandre-Jean Oppenordt, considéré à l'époque comme l'égal d'André-Charles Boulle.
L'attribution à Oppenordt repose sur l'existence d'un décor de bronze doré identique sur un groupe de trois commodes en marqueterie d'écaille brune et de laiton, auquel nous ajoutons une commode en marqueterie de bois fruitier sur fond d'ébène (ancienne collection Jaime Ortiz-Patino, vente Sotheby's, New York, le 20 mai 1992, lot 55). Les trois commodes en marqueterie Boulle apparurent respectivement pour la première lors de la vente Christie's, Londres, le 9 juin 1991, lot 88 ; pour la deuxième lors de la dispersion des collections de Sybil Sassoon, marquise de Chomondeley, vente Christie's, Londres, le 9 décembre 1994, lot 545 ; enfin pour la dernière au cours de la vente Christie's, Genève, le 18 novembre 1974, lot 57.
Ces trois meubles ont été récemment attribués à Oppenordt en comparant leur décor marqueté de jeu d'arabesques avec celui, similaire, qui apparaît sur le bureau du roi Louis XIV livré par l'ébéniste le 25 juillet 1685 pour 240 livres ; ce meuble est de nos jours conservé au Metropolitan Museum of Art de New York (inv.1986.365.3). Ces trois commodes, ainsi que la commode de l'ancienne collection Patino, présentent toutes des montants en bronze doré composés de tête de bélier, feuilles d'acanthe et pieds à double enroulements, identiques aux montants de la commode présentée. De plus, il est également intéressant de signaler l'existence d'un dessin à l'encre attribué à Gilles-Marie Oppenordt, architecte du duc d'Orléans et fils de l'ébéniste (P. Fuhring, Design into art, Londres, 1989, p.370). Il représente une tête de bélier prolongée par une sorte de gaine décorée de motifs évoquant des piastres lesquelles sont remplacées par un jonc rubané sur les montants de la commode présentée. Un modèle de gaine similaire sera quelques années plus tard publié par Hucquier d'après les dessins de Gilles-Marie Oppenordt.
Néanmoins, quelques différences sont marquées, particulièrement le galbe des côtés et l'utilisation des bois de placage, témoignages de l'adaptation d'Oppenordt au nouveau goût qui apparaît à la fin du règne de Louis XIV. Cette commode apparaît alors comme un exceptionnel maillon dans la compréhension de l'ébénisterie parisienne du XVIIIe siècle ; elle porte, de plus, ciselées dans ses bronzes et insculpées au fer sur son bâti, les traces de sa provenance prestigieuse.
En effet, elle porte la marque de Châteauneuf-sur-Loire composée d'une ancre flanquée de la lettre C et du chiffre 9, l'ancre rappelant la charge de grand amiral de France du duc de Penthièvre. Le château fut construit par Mansart à la fin du XVIIe siècle pour la famille Phélippeaux de la Vrillière, puis le duc de Penthièvre, petit-fils de Louis XIV, en fit l'acquisition auprès de la famille Rohan-Guéménée avec l'ensemble du mobilier pour la somme considérable de 50000 livres. L'achat du mobilier du château font souvent passés les meubles non-néoclassiques portant la marque de châteauneuf comme antérieurs à l'achat de Penthièvre. Néanmoins, cette commode présente en outre, la particularité d'offrir un décor de bronzes dorés à motifs de double L entrelacés, de lys de France et de couronne royale, symboles et armes des Bourbon. Cela signifie de toute évidence qu'elle faisait partie à l'origine des collections de Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, bâtard légitimé de Louis XIV et de Madame de Montespan, qui à partir de 1712 meubla somptueusement l'Hôtel de Toulouse, actuelle Banque de France. Le duc de Penthièvre, unique fils du comte, hérita donc de ce meuble soit à la mort de son père en 1737, soit à la mort de sa mère, Marie Victoire de Noailles, quelques années plus tard.
Le patrimoine immobilier du duc était immense. Des enfants du duc du Maine, le prince de Dombes et le comte d'Eu, il avait hérité des châteaux de Sceaux, Anet, Aumale, Dreux et Gisors. En décembre 1783, il dut céder à Louis XVI, le château de Rambouillet. En contrepartie, il racheta à la duchesse de Choiseul le magnifique château de Chanteloup, près d'Amboise, et le roi contraignit le banquier Jean-Joseph de Laborde à lui céder, en 1784, son splendide château de La Ferté-Vidame. De plus, le duc possédait les châteaux de Blois, Amboise et Châteauneuf-sur-Loire, ainsi que l'Hôtel de Toulouse à Paris.
Aujourd'hui grâce aux différentes marques apposées sur le mobilier des châteaux du duc de Penthièvre, nous pouvons reconstituer une infime partie de ses immenses collections. Pour Châteauneuf-sur-Loire, quelques meubles sont répertoriés : citons particulièrement par chronologie stylistique, un fauteuil Régence en noyer (vente Sotheby's, Monaco, le 3 juillet 1993), une table Louis XV en marqueterie (vente Sotheby's, Paris, le 15 décembre 2003, lot 63), une paire de bergères Louis XVI de Georges Jacob (vente Christie's, Paris, le 14 décembre 2004, lot 152), une paire de chaises du même menuisier (vente collection Wildenstein, Christie's, Londres, le 15 décembre 2005, lot 336), enfin deux commodes, l'une estampillée par Charles Topino, l'autre par Roger Vandercruse, dit Lacroix, conservées dans les collections du Musée national du château de Versailles (illustrées dans P. Arizzoli-Clémentel, Le mobilier de Versailles, XVIIe et XVIIIe siècles, Tome 2, Dijon, 2002, p.83 et 84).
Mentionnons également, cela est exceptionnel, qu'une commode formant probablement à l'origine paire avec celle présentée est répertoriée. Elle a subi malheureusement quelques altérations, notamment dans son décor de bronze doré et son piétement. Elle a perdu le décor de ses montants antérieurs à tête de bélier et double enroulements, remplacé par des chutes dans le goût de Cressent, ainsi que le bronze ornant son tablier, substitué par un masque de satyre. Le piétement est désormais constitué de pieds en forme de toupie. Néanmoins, elle a conservé son placage et son marbre d'origine, ainsi que quelques-uns de ses bronzes originaux, identiques à ceux de la commode présentée : encadrements, baguettes, entrées de serrures, poignées de tirages feuillagés pour les deux tiroirs supérieurs, mains mobiles pour les deux larges tiroirs inférieurs. Cette commode, anciennement dans la collection d'un grand amateur (vente Ader, Picard, Tajan, le 15 novembre 1983, lot 38), porte également la marque au feu de Châteauneuf-sur-Loire. Le château fut acheté par le duc de Penthièvre en 1783 et aucun inventaire du château ne fut réalisé après la mort du duc en 1793. De plus, les descriptions de commodes dans les inventaires des Bourbon-Penthièvre sont trop vagues pour permettre un quelconque rapprochement. Ainsi malgré l'exceptionnelle richesse des collections, l'examen des inventaires de Marie de Noailles, veuve de Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, commencé le 23 octobre 1766, de Marie Thérèse Félicité d'Este, princesse de Modène, femme du duc de Penthièvre, débuté le 30 mars 1756, de Louis-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre du 27 avril 1793, ne nous a pas permis de retrouver la description précise de la commode de Châteauneuf-sur-Loire.
Alexandre-Jean Oppenordt naquit aux environs de 1639 à Gueldre, ville des Pays-Bas, alors sous domination espagnole. Arrivé jeune homme en France et de confession catholique, il s'établit tout d'abord dans l'enclos privilégie du Temple. Il épousa une Française du nom de Judith Favier. Il en eut trois enfants dont un seul lui survécut, Gilles-Marie Oppenordt, le célèbre architecte et ornemaniste de la Régence. Naturalisé en 1679, Alexandre-Jean Oppenordt reçut un logement aux galeries du Louvre en mars 1684 ; preuve de la reconnaissance royale pour des travaux dont nous ignorons encore une grande partie. Devenu ébéniste ordinaire du Roy, il habitait rue Fleury près de Saint-Germain l'Auxerrois et devant l'horloge Saint-Honoré. En 1687, il travaillait déjà pour le Roi et le comte Tassin nous informe qu'Il y a chez lui en quantité ce qu'il y a de plus propre en cabinets, tables et autres objets semblables ; comme il les fait fort bien, il se fait également bien payer. L'ébéniste travailla également aux parquets des cabinets de Louis XIV. En 1684, il livra pour le cabinet des médailles de Versailles douze cabinets pour y ranger les médailles de Louis XIV. Il factura pour cet ouvrage la somme de 3600 livres, puis 6500 livres pour un bureau d'une taille exceptionnelle aujourd'hui perdu. Néanmoins, excepté ces quelques livraisons royales, les trente dernières années d'activité d'Oppenordt sont méconnues, il dut travailler pour une clientèle privée parmi laquelle figurait probablement le comte de Toulouse, père du duc de Penthièvre. Alexandre-Jean Oppenordt mourut à Paris le 16 avril 1715.
Louis-Jean-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre, d'Aumale (1775), de Rambouillet (1737), et de Gisors, né à Rambouillet le 16 novembre 1725, mort au château de Bizy à Vernon le 4 mars 1793. Fils unique de Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, et de Marie Victoire de Noailles. Il fut nommé amiral de France en survivance le 1e décembre 1734 et gouverneur et lieutenant général de Bretagne en survivance le 31 décembre 1736. Il hérita des charges civiles et militaires de son père en décembre 1737, à savoir amiral de France, gouverneur de Bretagne et Grand Veneur. Il songea tout d'abord à épouser Louise-Henriette de Bourbon-Conti, mais la comtesse douairière donna sa préférence au duc de Chartres Louis Philippe d'Orléans. Il s'unit alors à Marie Thérèse Félicité d'Este-Modène (1726-1754), fille du duc François III de Modène et de la duchesse née Charlotte-Aglaé d'Orléans (1700-1761), elle-même fille du Régent. Le mariage eut lieu en 1744 et donna le jour à une nombreuse postérité dont seule Louise-Marie-Adélaïde (1753-1821), femme du duc d'Orléans, survivra à son père. Très affecté par la mort de sa femme en 1754, par celle de son seul fils survivant en 1768, puis par le massacre de sa belle-fille, la princesse de Lamballe, le duc de Penthièvre mena une vie retirée, absorbé par la dévotion et la charité. Il mourut dans son lit en Normandie en 1793, alors que la Révolution française faisait rage.
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