Lot no. 148
"Rare paire de bergères en hêtre très richement sculpté et doré (reprises).
Les dossiers sont soulignés de deux grenades et de feuilles d'acanthe à graine et clochettes de fleurs.
Les joues latérales, présentent de larges rinceaux, soulignés de feuilles d'acanthe. Supports d'accotoir à enroulement à frise de palmettes.
Ceintures à godrons. Dés à rosaces. Pieds fuselés à cannelures torses et feuilles de laurier.
Estampilles de BAUVE
Epoque Louis XVI
Garniture à châssis, de soie bleue
H : 96 - L : 64 - P : 65 cm
BAUVE (Mathieu DEBAUVE ou) reçu Maître le 1er Août 1754
Provenance :
Commandés vers 1766-1768 par Marc-René de Voyer de Paulmy d'Argenson, Marquis de Voyer, pour le Grand Salon de son hôtel parisien dit l'Hôtel de Voyer ou Chancellerie d'Orléans.
Cette exceptionnelle paire de fauteuils fut réalisée d'après les dessins et sous la supervision de Charles De Wailly (1730-1793), dessinateur talentueux et l'un des architectes les plus doués et les plus originaux de sa génération, qui joua un rôle de précurseur dans la diffusion du néoclassicisme dans les arts décoratifs français de la seconde moitié du XVIIIe siècle, particulièrement par son interprétation non conformiste et théâtrale de l'Antiquité.
La composition semble décliner d'un type de chaises, imaginé dès 1766, par l'architecte dans son projet de restitution du Temple de Jérusalem, pour une loge maçonnique (voir M. Moser, dans Charles De Wailly (1730-1798), Caisse Nationale des Monuments historiques et des sites, 1979, p.44-45, 53 et 55). Le modèle est donc antérieur à celui que le menuisier Louis Delanois livrait à partir de 1768 et dans lequel l'historien Svend Eriksen voyait le prototype du style Louis XVI appliqué à l'art des menuisiers (Louis Delanois, menuisier en sièges (1731-1792), 1968).
en fait, l'originalité et la composition audacieuse de ces sièges s'expliquent aussi bien, par les artistes et artisans qui contribuèrent à leur création, que par leur commanditaire ; car ils appartiennent à un mobilier de salon réalisé pour l'hôtel du puissant marquis de Voyer d'Argenson et apparaissent en 1774 sur un album dans lequel l'architecte britannique William Chambers dessina les décors les plus marquants de l'hôtel d'Argenson, dans son Parisian Book, étudié par John Harris (voir Sir William Chambers and his Parisian Album, Journal of Society of Architectural Histories, VI, 1963, p.54-90. Id., Early Neoclassicism Furniture History, II, 1966, p.1-6). Un siège de ce mobilier apparaît également sur un dessin attribué à De Wailly figurant certaines pièces de décor et de mobilier de l'hôtel de Voyer (ancienne collection Beurdeley).
De ce mobilier hors du commun, certainement le plus avant-gardiste de son temps, sont actuellement connus quelques fauteuils et chaises qui furent proposés aux enchères au cours du XXe siècle et parmi lesquels figurent les sièges que nous présentons.
Six de ces fauteuils apparaissent sur une photographie prise entre 1930 et 1940 dans un des salons de l'antiquaire Edouard-Jean Larcade, propriétaire de l'hôtel de Chalais situé rue du Bac (illustrés dans A. Forray-Carlier, l'Hôtel de Chalais, dans La rue du Bac, Délégation à l'Action artistique de la Ville de Paris, 1990, p.178). Deux fauteuils et deux chaises du même ensemble, provenant des collections Guy de Rothschild et Alexis de Redé, furent vendus chez Sotheby's, à Monaco, les 25 et 26 mai 1975 (lot 287) et l'on peut apercevoir l'un d'eux dans une des chambres de la Gaviota, le yacht d'Arturo Lopez qui sillonna les mers de 1952 à 1962.
Ces quatre sièges repassèrent en vente à l'hôtel Drouot le 14 juin 1983 (vente Ader, lot 146), puis à Monaco le 27 mai 1984 (vente Ader-Picard-Tajan, lot 103).
Ils étaient toujours recouverts de la même moire bleue que sur la Gaviota.
Ces trois ventes mentionnent une estampille de Jean-Baptiste Boulard sur un des fauteuils et font état d'une tradition de provenance de la loge de Marie-Antoinette au théâtre de Versailles.
Dans la vente du 27 mai 1984, le lot 102 était constitué d'une paire de fauteuils identiques portant l'estampille de Bauve et à laquelle était attachée la même suggestion de provenance, puis celle des anciennes collections Seligmann.
Ces deux sièges passés également par l'antiquaire Bensimon, avaient une couverture de velours ciselé, rehaussé de fils d'or et d'argent à fleurs, feuillages et rinceaux.
Cette couverture est identique à celle des deux fauteuils de la collection Larcade qui ne retrouvèrent pas sur le yacht d'Arturo Lopez. Le même pedigree, loge de Marie-Antoinette, collections Seligmann et Bensimon, reparaît lors de la vente des deux fauteuils par l'étude Ader-Tajan à l'hôtel George V, le 7 juillet 1993 (lot 101).
Ils sont alors couverts de velours rouge brodé de feuillages d'argent et seul l'un d'eux est estampillé de Bauve.
Les deux fauteuils et les deux chaises (une seule est dite estampillée de Boulard) des anciennes collections Lopez-Rothschild-Redé repassent en vente chez Christie's, à Monaco, le 15 juin 1997, lot 144. Leur couverture est alors un velours rouge moderne.
Les rédacteurs du catalogue suggéraient alors un travail d'Italie du Nord, peut-être turinois, de la fin du XVIIIe siècle, et les rapprochaient de deux autres fauteuils, au dossier légèrement différent et non estampillés, vendus à Paris, Mes Ader-Picard-Tajan, hôtel George V, le 28 juin 1988, lot 103, proposés aux enchères quelques années auparavant (vente à Paris, Me Laurin, le 19 mars 1985, lot 69) et qui repasseront en vente chez Christie's, à New York, le 20 mai 1988 (lot 70).
Il n'était pas utile d'évoquer des artisans turinois, ni même une loge royale, car ce mobilier de salon est identifiable grâce aux dessins de William Chambers et de De Wailly et est mentionné dans deux actes notariés faisant suite aux décès du marquis de Voyer et de son épouse. L'inventaire après décès du marquis, débuté le 5 octobre 1782, décrivait dans le Grand Salon du rez-de-chaussée donnant sur le jardin du Palais-Royal : douze chaises dont six avec housses de toile à carreaux, six fauteuils en garnitures pleines, six fauteuils avec leurs carreaux, huit grands fauteuils meublants, deux canapés en banquettes à plateforme et leurs carreaux, tous avec leurs bois sculptés et dorés, couverts de damas trois couleurs, aurore, bleu et blanc, six parties de rideaux…prisés 1400 livres . Quelques mois plus tard, la mort de la marquise de Voyer, née Marie-Constance de Mailly, obligea à un nouvel inventaire qui mentionnait dans ce même Grand Salon : deux banquettes avec leurs matelas de plume, huit grands fauteuils avec leurs carreaux, deux autres fauteuils en cabriolet aussi avec leurs carreaux, un autre fauteuil pareil, six autres fauteuils en cabriolet, huit chaises garnies de leurs carreaux remplis de plumes, six autres chaises, le tout garni de crin et couvert de damas de trois couleurs, dont douze des chaises garnies de leurs housses à carreaux, six parties de rideaux contenant dix-huit lés de même damas, prisés ensemble 1000 livres .
Sans le préciser clairement, les deux descriptions laissent entrevoir des sièges de deux modèles différents, quoique assortis, meublants et courants, avec une garniture en plein ou à carreau.
La présence constatée sur un même mobilier de deux estampilles, celle de Jean-Baptiste Boulard (vers 1705-1789), menuisier du Garde-meuble de la Couronne, et celle de Mathieu Bauve, auteur des sièges proposés, peut s'expliquer par une volonté de l'architecte, autant pour satisfaire plus rapidement un client exigeant et pressé, que par une sous-traitance organisée entre les deux artisans en sièges, pour les mêmes raisons. A ce jour, le nom du sculpteur de ces sièges demeure inconnue, mais leur peintre-doreur fut Jean-Maurice Félon sous les ordres de Médard Brancourt (vers 1720-1773), peintre ordinaire du Roi et directeur de l'Académie de Saint-Luc, connu pour œuvrer depuis 1757 dans les diverses résidences et pour le mobilier de la famille de Voyer.
Mathieu Bauve (1721-1786) fit son apprentissage chez Nicolas-Quinibert Foliot et fut reçu maître menuisier parisien en août 1754. Après son accession à la maîtrise, il installa son atelier à l'enseigne du Saint-Esprit rue de Cléry, dans le quartier privilégié par les artisans en sièges et en meubles du temps. Son œuvre figure parmi les plus originales de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce qui semble confirmer une clientèle privée de tout premier plan.
Il est notamment l'auteur d'un rare fauteuil à assise circulaire illustré dans J. Nicolay, L'art et la manière des maîtres ébénistes français au XVIIIe siècle, Paris, 1982, p.48, fig. B ; d'un spectaculaire mobilier de salon qui se trouvait anciennement dans la collection Champalimaud ; d'une marquise à dossier droit reproduite dans P. Kjellberg, Le mobilier français du XVIIIe siècle, Paris, 2002, p.46 et d'une paire de bergères Transition donnée en 1973 sous réserve d'usufruit par la duchesse de Windsor au château de Versailles (voir P. Arizzoli-Clémentel, Le mobilier de Versailles XVIIe et XVIIIe siècles, Tome 2, Dijon, 2002, p.230-231, catalogue n°81). Après sa mort sa veuve poursuivra l'activité de l'atelier pendant quelques années.
Le marquis de Voyer :
La famille de Voyer fut au XVIIIe siècle une des plus remarquables de la noblesse de robe, cumulant les grandes charges dans l'administration civile, militaire et religieuse du royaume, des postes de ministres (Affaires étrangères, Finances, Guerre et Justice) et d'ambassadeurs (Venise, Portugal, Pologne et Suisse).
Elle compta aussi plusieurs membres à l'Académie française, celle des Sciences et des Inscriptions et Belles Lettres. Plusieurs d'entre eux furent de grands collectionneurs et bibliophiles, dispensant un vaste mécénat, notamment dans leurs multiples résidences. Marc-René de Voyer de Paulmy d'Argenson, marquis de Voyer (1722-1782) fut lieutenant général des armées du roi, directeur général des haras et gouverneur du château de Vincennes et de plusieurs provinces du royaume.
en janvier 1747, il épousa la fille du puissant maréchal de Mailly et de Constance Colbert de Torcy. Grand collectionneur, il fit bâtir, entre 1750 et 1752, le château d'Asnières par l'architecte Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne. Premier protecteur de Charles De Wailly, il lui confia notamment dès 1754 la transformation de la salle à manger d'Asnières, puis entre 1762 et 1770, la remise au goût du jour de son hôtel parisien de la rue des Bons-Enfants, enfin, la transformation du château des Ormes hérité de son père. Peu avant ses soixante ans, il tomba gravement malade et mourut le 18 septembre 1782.
L'hôtel de Voyer d'Argenson :
L'histoire de cet hôtel mythique est bien connue car liée à la famille d'Orléans, à leurs maîtresses, puis à la famille de Voyer de Paulmy d'Argenson, leurs chanceliers, à qui les ducs d'Orléans en cédèrent successivement l'usufruit, puis la nue-propriété.
Cet hôtel acquis en 1702 par Philippe d'Orléans, futur Régent du royaume, était situé rue des Bons-Enfants et donnait sur les jardins du Palais-Royal, du moins avant que Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, futur Philippe-Egalité, ne chargea son architecte Victor Louis de construire la ceinture d'immeubles à arcades qui priva tous les riverains de leur vue sur le jardin. L'hôtel, qualifié indifféremment de Chancellerie d'Orléans, fut remanié à plusieurs reprises, d'abord sur les dessins de l'architecte Germain Boffrand en 1705, 1712 et 1725.
Les contemporains admirèrent alors les lambris sculptés par Michel Lange, les dessus de portes peints par Desportes et Blain de Fontenay, et le vaste plafond du Grand Salon où Charles-Antoine Coypel avait représenté en 1708 le triomphe de l'amour sur les dieux de l'Olympe (voir B. Pons, Germain Boffrand, Délégation artistique de la Ville de Paris, 1986, p.190-193).
Ce plafond longtemps admiré, fut conservé lors des nouveaux aménagements entrepris de 1762 à 1770 pour Marc-René de Voyer de Paulmy d'Argenson, marquis de Voyer. C'est l'architecte Charles De Wailly qui dirigea les travaux et qui eut recours notamment aux talents des peintres Durameau, Fragonard, Lagrenée et Natoire, du sculpteur Augustin Pajou et des bronziers Forestier et Gouthière. L'hôtel fut alors partiellement remeublé et les sièges de Boulard et Bauve prirent place dans le Grand Salon. De nombreux meubles et objets d'art portent l'empreinte de la créativité de l'architecte, tel est le cas des pièces identifiées dont fait partie une console aux sphinges provenant du vestibule et conservée au musée Roybet-Fould à Courbevoie et un grand vase et sa colonne de porphyre conservés dans la collection Wallace à Londres (P. Hugues, The Wallace Collection, Catalogue of Furniture, 1996, vol. III, n°271, p.1329-1335 ; n°284, p.1380-1382). Redevenu Chancellerie d'Orléans entre 1784 et 1791, l'hôtel fut vendu en 1792 partiellement meublé par Philippe-Egalité pour contribuer à payer ses créanciers.
Il resta plus d'un siècle en mains privées, puis en 1914 il fut classé Monument Historique pour être mis à l'abri des appétits immobiliers de la Banque de France. Déclassé, il fut démoli en 1923 et ses principaux décors attendent depuis lors leur remontage dans un dépôt d'Asnières.
Nous remercions Christian Baulez de la Société des Amis de Versailles pour son aide dans l'élaboration de cette notice."
Pictures credits: Contact organization
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