Lot no. 325
SIEFERT Louisa. 1845-1877. Réunion d'œuvres autographes, de manuscrits, de correspondances (4000 pages) et de livres imprimés. Paris, Saint-Cyr près Lyon, Royat, etc., 1860 (?)-1881 ; ensemble 8 manuscrits pet. in-4 reliés, 4 vol. imprimés in-12 brochés et environ 1000 lettres de Louisa ou à elle adressées, classées. 30 000/40 000 ENSEMBLE UNIQUE DE DOCUMENTS PERSONNELS D'UNE POÉTESSE ET ROMANCIÈRE FRANÇAISE MORTE DE PHTISIE À TRENTE-DEUX ANS (1845-1877). Son premier recueil poétique, Rayons perdus, paru en 1868, a été suivi de L'année républicaine (1869). Les Stoïques (1870), Saintes Colères (1871), Comédies romanesques (1872), et, en 1876, d'un roman Méline, considéré comme “ remarquable par la finesse de sa psychologie ”.
Dans sa courte existence, Louisa Siefert aussi belle que douée a été courtisée par Charles Asselineau l'ami de Baudelaire, par le peintre Paul Chenavard et par Victor Hugo, avec lesquels elle a échangé une correspondance. Rimbaud lui-même a lu Rayons perdus et en recommande la lecture à Izambard dans une lettre du 25 août 1870 : “ C'est aussi beau que les plaintes d'Antigone ” dit-il. Louée, honorée et même adulée de son vivant, “ il aura suffi de quelques décennies, à l'exemple de plus d'un messager porte-lumière - de ceux dont le parcours terrestre se reconnaît à sa brièveté - pour que sa renommée naissante disparaisse de nos mémoires ”. (Lucien Scheler, Bulletin du Bibliophile, I, 1992 : “ Un poète oublié : Louisa Siefert ”). Le père de Louisa était originaire de Prusse et sa mère du canton de Thurgovie en Suisse. Ils vivaient à Lyon et étaient protestants. L'éducation religieuse qu'elle a reçue, l'histoire des persécutions religieuses dont certains de ses ancêtres ont été victimes, lui ont d'ailleurs inspiré un très beau poème.
Louisa fait la connaissance de Charles Asselineau en 1863. L'ami de Baudelaire lui donne des conseils et lui recommande de s'interdire toute complaisance. L'amitié du début se transformera insensiblement en un sentiment plus tendre et, de la part de la poétesse, en une passion ardente. Déjà en relation avec des hommes de lettres ou des artistes lyonnais ou ayant des attaches avec la région, Louisa grâce à Asselineau ne tarde pas à entrer en relation avec le monde littéraire de la capitale : Victor Hugo, Edgar Quinet, Émile Deschamps, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Sainte-Beuve, Michelet et même Baudelaire.
L'une des lettres adressées par Asselineau à la mère de Louisa (présente ici) est écrite peu de jour après la mort de Baudelaire. Il défend la mémoire du poète et justifie son comportement avec vigueur, ajoutant : “ Il est inutile de vous dire que depuis quinze jours je ne suis occupé que de lui. Après les soins des derniers jours, si pénibles, arrivent les
soins de la publication dont la charge incombe à ses amis. Quand vous pourrez le juger dans son entier, vous verrez qu'il vous faudra beaucoup rabattre de vos préjugés féminins. B[audelaire] laisse deux œuvres impérissables, Les fleurs du mal et la traduction de Poë. Mais ses articles d'art, les Poésies (sic) en prose, les Paradis artificiels sont un brillant commentaire de ses œuvres maîtresses. J'ai depuis huit jours le nez dans ses papiers : nous en tirerons quelque chose ”.
Asselineau adressa à Mme Aupick, la mère de Baudelaire, un exemplaire du premier recueil poétique de Louisa, les Rayons perdus. Victor Hugo en recevra un aussi et répondra par l'envoi d'une de ses photographies, dédicacée : “ À Mademoiselle Louisa Siefert après avoir lu ses charmants vers ”. Enhardie, Louisa lui dédiera l'année suivante L'Année républicaine (voir ci-dessous n° 9).
De 1870 à 1872 Louisa publie successivement Les Stoïques où ses dons s'affirment (ci-dessous n° 10), Les Saintes Colères et un recueil de Comédies romanesques (ci-dessous n° 11). L'une d'elles, “ Le Recteur Bertholdus ” n'est que l'habile transposition de son idylle avec Asselineau. Mais ce dernier atteignant la cinquantaine et malade, par scrupule tente de rompre les liens qui l'unissent à la jeune fille. Un manuscrit autographe de 95 poèmes, restés inédits à part deux ou trois (ci-dessous n° 5), retrace le cheminement d'une passion contrariée. Deux quatrains la résument :
“N'avoir qu'une pensée et ne pouvoir la dire,
Souffrir d'un mal unique et n'oser le montrer,
Et sentir en son cœur les nœuds se resserrer,
Et voir de devant soi l'espoir qui se retire !
Chaque jour vient plus lourd et plus vide s'en va,
Comme au soir sur la plage, après la grande houle,
Le flot de ma jeunesse à petit bruit s'écoule,
Le ciel s'est refermé dont mon désir rêva ”.
Asselineau mourra le 25 juillet 1874, léguant toutes ses archives à Louisa. Mais celle-ci semble avoir détruit la correspondance qu'ils avaient échangée, ne subsistant alors que neuf longues et belles lettres d'Asselineau à Mme Siefert.
Paul Chenavard, le peintre lyonnais ami de Louisa et d'Asselineau était né en 1807. Il a suivi avec un intérêt croissant l'évolution littéraire de la fille de ses amis Siefert. Attentif à la fois aux progrès du poète et à la beauté et au charme de la jeune femme il ne manqua pas, tout vieillard qu'il était pour elle, de déclarer sa flamme. Éconduit, il demeurera le confident et le conseiller de celle qu'il courtisait : près de 150 lettres de sa main rendent compte d'une constante affection et donnent d'innombrables détails d'intérêt biographique pour l'un comme pour l'autre. Par cette correspondance on apprend les approches de Victor Hugo, vivement intéressé par cette jeune beauté. Dans une lettre à sa mère, Louisa avait de son côté transcrit “ le poulet ” qu'elle venait de recevoir du poète, daté de Hauteville House 16 oct. 1872 :
“ C'est moi qui suis à vous et du fond du cœur. Vos nobles et douces lettres m'émeuvent plus que je ne puis le dire. Je n'ai pas encore mis les pieds à l'Académie. Mais, certes, j'irai pour vous. Seulement voici la question : irai-je à Paris cet hiver ? je suis ici absorbé par un grand travail, je mets à vos pieds charmant poète et noble femme, mes plus grands hommages.
V[ictor] H[ugo]. ”
Une autre lettre, du 9 août 1874, annonce la mort d'Asselineau. Chenavard se montre ami véritable, délicat, tentant par des mots apaisants de blesser le moins possible la chère enfant dont l'amour fut si clair et si rayonnant. En hommage à cet ami fidèle généreux et clairvoyant, Louisa lui dédie un très beau poème en cent vers :
Ami, mon noble ami, qui parfois permettez
Que je vienne un moment m'asseoir à vos côtés,
Et que je vous surprenne en l'austère attitude
De la réflexion et de la solitude,
Vous qui m'avez laissé lire sur votre front
Dans l'éternel ennui les tristesses sans fond,
Mon âme a le vertige à contempler votre âme,
Et quand le vif reflet de quelque ancienne flamme
Sous tant de cendre éteinte et de mornes débris
La montre si vivante à mes regards surpris,
Ami, je ne sais plus qu'admirer davantage
De toutes les grandeurs qui sont votre partage,
Tant vous m'apparaissez superbe et désolé
Entre ce sombre deuil et ce génie ailé,
………………………………………Mais la maladie affaiblit Louisa d'année en année, et la disparition de son maître hâtera sa fin. La tendresse de Mme Siefert pour sa fille l'a amenée à publier en 1881 un livre des plus documentés (ci-dessous n° 12) pour partie composé de souvenirs, pour partie de poésies inédites.
La masse énorme de documents réunis sur cet écrivain d'exception injustement oublié devrait permettre à qui s'en rendra l'acquéreur de mener à bon terme une étude d'envergure sur la vie et l'œuvre de Louisa Siefert.
ENVIRON QUATRE MILLE PAGES AUTOGRAPHES DE CORRESPONDANCE SE DIVISENT GROSSO MODO AINSI : Lettres de Louisa à sa mère : env. 400 ; Louisa à Clémy (Clémence, sa sœur) : env. 260 ; Clémy à Louisa : env. 110 ; P. Chenavard à Louisa : env. 150 ; Ch. Asselineau à Mme Siefert : 9 ; Emmanuel des Essarts à Louisa : 18 ; Jocelyn Pène, mari de Louisa : 30 (elles révèlent qu'il abusa de la confiance de tous et n'était peut-être qu'un escroc) ; Louisa à différents correspondants : 30 ; Divers : une centaine.
MANUSCRITS AUTOGRAPHES
1. CHOIX DE POÉSIES écrit par la poétesse en 1864 - ou à partir - du 20 janvier 1864 (date du sonnet introductif). Manuscrit autographe de 150 pp. et 102 feuillets blancs, reliure de l'époque veau brique, les plats et le dos - à nerfs - entièrement décorés à froid de croisillons ornementés, dentelle dorée intérieure, deux fermoirs en métal doré ciselé, tranches bleu-nuit à semé de fleurettes dorées.
Le manuscrit s'ouvre sur un sonnet apparemment inédit daté Lyon, 20 janvier 1864. Incipit : “ Qu'on ne s'étonne pas de ne trouver ici / Aucun de ces grands noms dont la France est si fière, / Leur gloire a trop d'éclat pour la scinder ainsi / Il faut le libre espace à leur pure lumière. La poétesse a rempli 150 pages de sa main reproduisant des poésies de : Alfred de Musset (5 pages), Théodore de Banville (29 pages), Leconte de Lisle (10 pages), Charles Baudelaire (15 pages), Auguste Barbier (9 pages), Henri Cantel (11 pages), Auguste de Chatillon (13 pages), Bertrand de Born (XIIIe siècle, 3 pages), Marie de France (id., 2 pages), la Chatelaine de Coucy (id., 2 pages), Jehan Froissart (3 pages), Christine de Pisan (2 pages), Alain Chartier (4 pages), Charles d'Orléans (2 pages), Clotilde de Surville (3 pages), Jean Marot (2 pages), Octavien et Mellin de Saint-Gelais, des Psaumes trad. par Th. de Bèze, des stances d'Agrippa d'Aubigné. La dernière pièce est une ariette de Paul Verlaine : “Il pleure dans mon cœur… ” (Romance sans paroles, 1874).
2. EN AUTOMNE. Scène de campagne en vers. Manuscrit autographe. In-4 de 18 pages. Écrit dans l'autre sens (tête-bêche) : RECUEIL POÉTIQUE à Louisa Siefert. Choix de poèmes recopiés par Louisa. 78 pages. In-4 de 18 et 78 pages et 18 feuillets restés blancs, cartonnage demi-percaline aubergine.
La pièce En Automne est une œuvre de jeunesse apparemment inédite. On trouve dans le Recueil poétique des poèmes de Lamartine, Victor Hugo, Henri Murger, Arsène Houssaye, Alfred de Musset, Chateaubriand, A. Thenrich, Sainte-Beuve, Th. de Banville…
3. LA POÉSIE FRANÇAISE des origines au début du XVIe siècle. Notes prises au cours de Charles Asselineau. Manuscrit autographe. Vers 1864 ; in-4 de 84 pages et 60 feuillets restés blancs, cartonnage demi-percaline chinée grenat.
Survol de la poésie française de la formation de la langue romane au IXe siècle à Roger de Collerye (1470-1536). Les notes ont été prises pendant les vingt-trois leçons données par Asselineau vers 1864.
4. POÉSIES. Manuscrit autographe. Saint-Cyr (près Lyon) 1er octobre 1865 - Les Ormes (près Lyon), 29 janvier 1869. Pet. in-4 de 192 pages, reliure de l'époque chagrin brun, filets à froid, dos à nerfs orné, tranches dorées.
Certaines pièces ici rassemblées ont été recueillies dans Les Stoïques. Face au sonnet “ Fiat Lux ” (Lyon, 27 Déc. 1867) dédié au poète lyonnais Joséphin Soulary, Louisa a placé un poème autographe, signé, que Soulary lui avait adressé (10 déc. 1867 ; 24 vers).
5. POÈMES D'AMOUR (Pour Charles Asselineau). Manuscrit autographe. 8 octobre 1868 - Les Ormes (près Lyon), mai 1874. In-8 de 146 pp., reliure de l'époque chagrin violet, filets à froid, dos à nerfs, tranches dorées.
La première pièce intitulée “ Montmartre ” a été publiée dans Les Stoïques (1870) sous le titre “ Promenade d'Automne ”. Deux pages autographes de Charles Asselineau, très denses, jointes, portent des jugements sur les poèmes dont il est l'inspirateur et qui lui ont été soumis. Ex. : “ Montmartre. Très beau. Plus beau que toutes les pièces des Consolations [de Sainte-Beuve]. - IV. Id. C'est de l'André Chénier épuré - virginal. - VI. Bien. Dernier vers exquis ”. Etc.
6. L'ANNÉE RÉPUBLICAINE. 1869. Manuscrit autographe. In-4 de 120 pp. et 20 feuillets restés blancs, cartonnage bradel papier havane.
Manuscrit autographe complet d'une œuvre dédiée à Victor Hugo. Le poème dédicatoire en trente-six vers est daté mars 1869. On trouve à la suite des poésies diverses et les textes de dédicaces en vers adressées à P. Chenavard, P. de Laprade, Émile Deschamps, Benoît Guichard…
7. POÉSIES. Manuscrit autographe. “ En Chemin de fer ”, 27 nov. 1872-21 octobre [1875]. Petit in-4 de 98 pp. (les dernières d'une autre main), 52 feuillets restés blancs, reliure de l'époque chagrin rouge vif, filets à froid, dos à nerfs, dentelle intér. à froid, tranches dorées, lettres L.S. à froid sur le premier plat.
Les pièces qui occupent les quatorze dernières pages ont été transcrites par Jocelyn Pène, le mari de Louisa, et par une main de femme (la mère de Louisa ?).
8. PRESS-BOOK de Louisa Siefert : Comptes-rendus de ses œuvres par différents écrivains recopiés de sa main. 19 décembre 1868 - 25 août 1875. In-4 de 400 pp. et 88 feuillets restés blancs, demi-basane verte, dos à nerfs, pièce rouge.
Analyses des œuvres de Louisa Siefert par Joséphin Soulary (4), André Theuriet, Charles Yriarte, Henry de la Madeleine, Charles Asselineau (Préface pour la seconde édition des Rayons perdus), Théodore de Banville, Albert Glatigny, Emmanuel des Essarts (2), Louis Ratisbonne, E. d'Alton-Shée, Paul Stapfer, Ad. Viollet-le-Duc…
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