Lot 81
NAPOLÉON BONAPARTE. L.S. de Napoléon à Cambacérès avec 9 mots autographes apportant une correction sur la dictée, datée de Finckenstein, le 27 mai 1807. 1 page recto et une demi page verso. a lettre commence par “Mon cher cousin” et est probablement adressée au général Jean-Toussaint Arrighi de Casanova (1778-1853) qui participe alors à la campagne de Prusse et de Pologne. Cambacérès, archichancelier, est destinataire pour copie de la lettre. Napoléon commence par donner contre-ordre aux huit mille hommes de la légion irlandaise dirigés sur Brest et qui doivent gagner Anvers tant pour couvrir l’Escaut que pour défendre la Hollande. Il écrit de sa main : “il faudra en cas de descente des Anglais” là où la lettre continue ainsi sous la dictée : “que le général Marescot se rende à Anvers avec un inspecteur de l’artillerie et quelques officiers des deux armes pour donner ses soins à ce que les places de Berg-op-Zoom et Bréda soient mises en état de défense. Si jamais il arrivait que l’ennemi fit une grande expédition en Hollande, vous enverriez la moitié du camp de Boulogne et la moitié du camp de Saint-Lô sous les ordres du général Saint-Cyr pour renforcer l’armée de Hollande. Le général Saint-Cyr, qui est un homme prudent manœuvrerait avec ce second corps de manière à ne pas exposer Boulogne. Il faut recommander au général Férino de bien exercer et discipliner les troupes afin d’en tirer tout le parti possible... ». En tête de la lettre, Cambacérès ajouté : “copiée en entier mais non par les pièces”. Papier vélin filigrané, 3 petits trous de taille d’épingle, papier un peu roussi. Provenance : n° 72 de la vente des autographes du 1er Empire à Drouot le 20 novembre 1968 sous l’expertise de Claude Coulet et André Faure. Le catalogue est joint. Ce document nous éclaire sur les préoccupations défensives occidentales de l'Empire français pendant que ses principales forces étaient engagées à l'Est. Au printemps 1807, Napoléon se trouvait au château de Finkenstein (Prusse-Occidentale), d'où il dirigeait la campagne contre les forces russes et prussiennes. Le 22 mai 1807, quelques jours avant la rédaction de cette lettre, le gouverneur de Danzig avait demandé à "entrer en pourparler" au moment où les troupes françaises s'apprêtaient à donner l'assaut. Cette capitulation imminente représentait une victoire stratégique majeure pour Napoléon, qui écrivait alors à Cambacérès que cette prise serait "très-importante" car elle lui fournirait "de grandes ressources" et rendrait "un grand nombre de troupes disponibles". Bien que concentré sur sa campagne orientale, Napoléon restait parfaitement conscient des vulnérabilités de son empire sur son flanc occidental. Le Royaume-Uni, ennemi irréductible de la France napoléonienne, disposait d'une puissante marine capable de projeter des forces d'invasion sur les côtes de l'Empire français ou de ses alliés. La lettre du 27 mai révèle que l'Empereur anticipait une possible offensive britannique contre la Hollande ou l'Escaut, zones stratégiques dont la perte aurait pu gravement compromettre la position française. Le premier élément notable est la réorientation des troupes : Napoléon donne contre-ordre aux huit mille hommes de la légion irlandaise initialement dirigés vers Brest, les redirigeant vers Anvers. Cette décision révèle une priorisation des menaces et une réallocation rapide des ressources militaires. La protection de l'Escaut et de la Hollande apparaît comme une préoccupation immédiate, plus urgente que les projets impliquant Brest. La lettre détaille ensuite un plan de défense en plusieurs volets face à une éventuelle "descente des Anglais" : - Le déploiement du général Armand Samuel de Marescot (1758-1832) à Anvers avec des experts en artillerie pour fortifier Berg-op-Zoom et Bréda. Sa nomination pour superviser la mise en état de défense des places fortes néerlandaises n'est pas fortuite. Marescot avait déjà démontré ses compétences dans ce domaine, notamment à Lille qu'il avait contribué à mettre "en état de défense" et où il avait supervisé d'importants travaux défensifs, incluant "la ligne de la Deûle, le canal de Lille à Douai, et le camp retranché de La Madeleine". Son expertise en fortification en faisait l'homme idéal pour préparer Berg-op-Zoom et Bréda à résister à une attaque britannique. - Une stratégie de renfort conditionnelle : en cas d'expédition majeure britannique en Hollande, mobilisation de la moitié des camps de Boulogne et de Saint-Lô sous le commandement du général Laurent Gouvion Saint-Cyr (1764-1830). Dans la lettre, Napoléon le qualifie d'"homme prudent", ce qui explique qu'il lui confie la délicate mission de renforcer l'armée de Hollande tout en protégeant Boulogne, site stratégique pour les projets d'invasion de l'Angleterre. - Des directives au général Pierre Marie Barthélemy Férino (1747-1816) concernant l'entraînement et la discipline des troupes. Son expérience militaire remontait à la guerre de Sept Ans, et il était entré au service dès 1768. Cette longue expérience explique probablement la confiance que Napoléon plaçait en lui pour la préparation des troupes. Le principal intérêt de cette lettre réside dans sa démonstration de la capacité de Napoléon à gérer simultanément plusieurs théâtres d'opérations. Alors même qu'il était pleinement engagé dans une campagne majeure à l'Est, il gardait un œil attentif sur ses frontières occidentales et anticipait les menaces potentielles du côté britannique. L'Empereur ne se contente pas de réagir aux événements, il les anticipe et prépare des réponses graduées et adaptées : si l'ennemi fait "une grande expédition", alors certaines forces seront mobilisées. Cette approche proactive caractérise son style de commandement. Le document permet également d'observer comment Napoléon sélectionnait et utilisait ses généraux en fonction de leurs compétences spécifiques : Marescot pour ses connaissances en génie militaire, Saint-Cyr pour sa prudence tactique, et Férino pour son aptitude à former des troupes efficaces. Cette lettre met aussi en lumière un aspect parfois négligé de la stratégie napoléonienne : sa dimension défensive. Bien que connu pour ses offensives audacieuses, Napoléon accordait une grande importance à la protection de son territoire et de celui de ses alliés, comme le montre son attention à la défense de la Hollande et de l'Escaut. Les instructions précises données aux généraux Marescot, Saint-Cyr et Férino témoignent d'une connaissance approfondie des capacités de ses officiers et d'une allocation judicieuse des ressources militaires face à des menaces potentielles. Cette capacité à orchestrer simultanément des opérations sur plusieurs fronts, en combinant offensive à l'Est et préparation défensive à l'Ouest, illustre la maîtrise stratégique qui a fait de Napoléon l'un des plus grands commandants militaires de l'histoire.
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